Auteur malgré lui: Claude Arrighi
Plage du Pero 20130 Cargèse
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Titre du Roman : Tueries en vrac.
Résumé :
Tous les trois, ils sont complètement givrés. Véranda, ses copains Jules Cénard et Marcel Vital sans trop comprendre pourquoi, vivent un cauchemar honteux, enchaînés par l'amitié, l’héroïne, la violence et l’alcool.
L’auteur a la méchante habitude de tutoyer ses lectrices. On lui a bien dit que ce n’était pas convenable, mais il n’écoute personne. Nous avons quand même édité son roman minable à nos risques et périls et si par bonheur vous dépassez la dixième page vous irez alors jusqu’au bout de cette lamentable histoire. L’éditeur…
PREMIERE PARTIE Chapitre I
1.........
- Jules, tais toi.
À la terrasse d’un café maure de la porte d’Aix, Jules Cénard avait, pour râler, trouvé le seul endroit où il eut mieux fait de se taire. Ses copains fourvoyés avec lui parmi ces africains rejetés, trop souvent insultés, furent très choqués par ses propos racistes et n’osèrent plus commander le brûlant thé à la menthe dont ils avaient envie. Quelques sourires sournois autour d’eux les obligèrent, sans un mot prononcé, à déguerpir, vite dit, vite fait, avant qu’une bousculade n’éclate.
- Ecoute, Jules tu ne peux pas tenir ta langue, il faut toujours que tu agresses. Tu finiras une nuit la tête éclatée dans un caniveau et tu l’auras cherché.
- Tu n’exagères pas un peu ; tu sais au zoo, va voir, les chimpanzés montrent leurs dents, ricanent et se touchent devant leurs femelles pour affirmer leur indépendance et la loi des mâles. Ils sont champions de la provoque et font ça pour se moquer de nous et de leurs semblables.
Le comportement de notre ami ne pouvait s’expliquer qu’en fouillant dans son passé, dans son enfance troublée et malheureuse aux bons soins de la DASS. Je savais beaucoup trop de choses sur lui. À l’âge de la puberté, un éducateur un peu trop zélé lui avait fait découvrir en l’aidant quelque peu, les émois solitaires ou à deux et même sans qu’il n’y prenne garde, l’avait sournoisement violé. Travaux pratiques agréables mais trop souvent répétés. Il ne cachait pas cette aventure ancienne et en fignolant le détail il en parlait suffisamment fort pour en faire profiter l’assistance. Ce qu’il n’avait jamais bavé en public c’était la fin de cette lamentable histoire de culotte. Cependant, il nous avait avoué, après un demi-litre de rhum et une petite injection au creux du bras, le massacre à grands coups de pavé sur le crane, dans un terrain vague, de son libidineux partenaire. Personne n’avait jamais rien su et la prescription le mettait désormais à l’abri d’une enquête. Souvent tu te demandes pourquoi tu fréquentes encore des brise-couilles de cette espèce. Y a danger forcément et tu n’es pas à l’abri d’une cacafouillade que tu n’as pas voulue. J’ai toujours été intrigué par les marginaux, les dérangés, les fortes têtes, les âmes troubles, les curés, les procureurs et les poètes fous.
2.........
Le deuxième branleur de l’équipe, Marcel Vital ne se mouchait qu’avec des sopalins ramassés par terre, se fringuait au secours catholique et visitait trop fréquemment les putes marseillaises. Mais qui pouvait prévoir la suite des évènements ? Je n’ai rien vu venir. Leur copine Véranda Marcovitch, malade depuis assez longtemps s’étiolait doucement malgré la mischiothérapie, les soins intensifs à répétition et les visites chez le rebouteux du quartier ……. Puis un matin du mois de mai, un quatrième compère avait rejoint la meute, sans présenter son curriculum, mais avait été vite adopté parce que ses poches contenaient des petits sachets qui glissent, d’un geste furtif, d’une main à l’autre, quand le manque se fait sentir, douloureux impératif, aigu. Sans papiers, de nationalité incertaine, il prétendait s’appeler Victor, parlait peu et fumait en continu un tabac nauséabond capable d’indisposer une cohorte de sapeurs pompiers. Comme tu dois le penser, je fréquente du monde pourri mais c’est par curiosité malsaine, pour alimenter mes récits car je n’ai aucune imagination et ne te raconterai que du vrai. Cependant j’avais appris par les journaux ce qui s’était passé et à peu dire je m’attendais de leur part à une cagade de ce genre. Au tout début de la nuit, ils n’hésitèrent pas un instant à dépouiller le malheureux Victor de ses petits sachets et d’une somme d’argent frais qu’il rangeait sans se méfier d’eux, dans la doublure de son veston râpé. Après avoir lacéré l’habit ils passèrent sans trop se presser à des travaux pratiques plus cruels, et les visiteurs du dimanche matin découvrirent avec horreur la dépouille de Victor crucifié, cloué tel un Jésus sur une grande planche, adossée à un tombeau plus haut que les autres, au fond du cimetière Saint Joseph. J’ai tout de suite compris que le trio fou était impliqué dans cette lamentable affaire car souvent Marcel, dans ses péroraisons prétendait que pour laver tous les péchés du monde actuel il fallait périodiquement crucifier un chrétien coupable ou repentant. Je savais aussi qu’un caveau très ancien et depuis longtemps abandonné, leur servait de dortoir pendant les mauvais jours. À partir de cette nuit là ils disparurent sans laisser d’adresse et l’enquête tourna court. À quoi bon chercher les assassins d’un sans papiers, qui parti des berges de la Volga s’était arrêté à Marseille ne pouvant aller plus loin. La mise en scène de son trépas méritait l’oubli, petit fait divers sans importance dans l’entrefilet d’un journal local qui préférait l’exploit sportif, les holdups sensationnels et les attentats spectaculaires en Italie ou au Proche-Orient.
3........
Si tu me demandais pourquoi j’ai choisi le journalisme, je ne saurais quoi te répondre. Des circonstances inattendues de la vie t’engagent souvent malgré toi, et te voilà pris par inadvertance dans les zigzags aventureux de toute une carrière. Cependant j’adore fourrer mon nez dans les cacas foireux de mes contemporains. Avoue, toi aussi ! Alors j’évolue ainsi avec mille précautions, dans le zoo, car être témoin n’est pas un métier d’avenir et ouvrir sa grande gueule devient de plus en plus dangereux. Mais voilà mon problème, c’est que je ne peux écrire noir sur blanc que ce dont je suis sûr et sans oublier le moindre détail. Et évidemment tu vas me reprocher de n’avoir rien dit de cette vieille histoire oubliée. Je n’étais sûr de rien. Pourquoi insister si les policiers du moment n’ont rien fait ? Ils ont reparu soudain quelques temps après. Véranda, elle, semblait tenir le bon bout, et lorsque je l’avais rencontrée par hasard elle m’affirma être guérie ; la chose est dit on possible. Mais c’est à croire que la chance favorise en priorité les salauds ! Je n’en croyais pas mes yeux, Jules était fringué comme un gentleman et roulait dans une Porsche grand standing, Marcel lui, plus discret, l’accompagnait porteur d’une grande sacoche en cuir bourrée de je ne sais quoi. Ils m’ont invité dans un restaurant cher de Saint Tropez, où la bouillabaisse n’est pas toujours préparée avec le poisson du golfe. Peu importe on y côtoie du beau monde, les truands du midi, les putes à six mille francs la nuit.
- Quel bon vent vous ramène parmi nous ? Mon bon Jules les affaires vont dans le bon sens pour toi et tu as tenu pendant tout ce merveilleux repas sans une seule " provoque ". Tu as fréquenté le séminaire, tu as fait « curé » ? Je rêve. Repu et content de vous avoir revus !
- Dis, journaleux de mes deux, bavasse tant que tu veux, tu vois bien que je maîtrise le démon véhément qui m’habite. C’est nouveau !
J’ai vite compris que les revenus de Jules sentaient mauvais, que Véranda pouvait enfin se payer les meilleurs médecins de la ville, et que le Marcel ne chinait plus chez le brocanteur ou dans les fripes à quatre sous. Au retour une boutique d’armes avait attiré leur attention et pendant un court instant je remarquai le regard brillant de mes trois amis dans la vitrine, s’extasiant devant un fusil à lunette qui devait coûter un bon paquet d’argent. Quelques jours plus tard un acheteur très distingué entra dans la même boutique, choisit la même arme, assomma le vendeur et déguerpit en dérapage, le tout en une minute à peine. Ce petit fait divers, n’intéressa que les assureurs et la police ne daigna pas y regarder de plus près. Pour moi le message était clair : Jules et ses deux supporters tuaient pour du fric, et commençaient une brillante carrière de nettoyeurs patentés.
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Les années ont passé. Je fréquente beaucoup moins mes amis d’autrefois. En vieillissant dans ce métier on s’englue dans la routine et pour satisfaire le rédacteur en chef on se plie, on démissionne, on n’ose plus fréquenter la racaille, les milieux interdits et les empatouilleurs de tout crin. Les articles à sensation sont demandés aux plus jeunes. La verve journalistique s’émousse peu à peu et te voilà réduit, au sous-sol de la rédaction, à classer et mettre en page les petites annonces. Ainsi m’est venue l’envie d’écrire leur histoire peu banale, mais franchement dégoûtante à tel point que j’ai peine à relire certains passages de mon récit…. Cher lecteur je vais te rapporter tout cela sans mentir !
Les trois compères en prison depuis peu, enragent chacun dans son univers bouché. Encabanée pour complicité, Véranda purgera une peine moins lourde mais de toute façon ses jours sont comptés, car elle est encore malade. Elle tiendra cependant assez longtemps pour me raconter en détail leur équipée sauvage à travers la France et ensuite l’Algérie. Je n’ai pas insisté, Jules et Marcel restés muets, m’ont planté au parloir me remerciant à peine pour les cigares et les oranges que je leur envoie chaque semaine. Peut être parleront-ils plus tard ? De toute façon leurs méfaits accomplis, ils se complaisaient à raconter leurs exploits à Véranda qui lorsqu’elle n’y participait pas, appréciait sans vergogne les détails sordides des exécutions, des strangulations, des coups de rasoir imparables et j’en passe !
Un de leurs forfaits eut lieu à Grenoble. Le ciel ce jour là pleurait averse qui pisse et depuis sept heures Marcel observait, derrière la vitre du bistro, le va et vient intermittent des rares clients matinaux de la banque franco-hollandaise’Caritass’. Ce jour-là, vers dix heures, deux petits vieux rabougris et leurs bêtasses endimanchées occupaient les deux guichets de la succursale. Marcel entra à leur suite resta un moment en retrait près de la porte d’entrée qu’il maintint entr’ouverte à l’aide d’une cale en bois. Jules traînant savate pénétra tranquillement l’air bonasse, sans précipitation, s’approcha du petit groupe. En un éclair, de main de maître il égorgea au rasoir les deux vieillards et ordonna de même à Marcel l’exécution de leurs veuves éplorées.
5........
- Toi, la guicheteuse, tu nous passes la caisse vite fait ou on casse les vitres de ta guérite à coups de marteau et on t’explose la tête. … Toi Marcel, le boulot achevé, bousille cette méchante pétasse avec ton silencieux.
Le tout avait duré deux minutes à peine et les deux complices à pied, regagnèrent sans se presser, la voiture garée dans la rue voisine, où Véranda attendait, moteur en marche. La sirène de la banque avait été déclenchée par l’employée avant son trépas mais la porte d’entrée n’avait pas pu se refermer.
Alors sur l’autoroute du retour ils avaient compté leurs petits sous volés. Six cent mille francs en billets tous neufs, épinglés soigneusement, que l’on pourrait plus tard écouler sans problème dans n’importe quelle ville au fin fond du pays.
Revenus à Marseille avec leur petit pécule, réfugiés à Mazargues dans une minuscule demeure cachée au fond d’un immense jardin en friche, ils profitèrent du lieu discret pour se faire oublier quelques temps.
- Véranda, tiens ta seringue, prends ta dose, et surtout va te coucher. Tu nous raconteras demain tes cauchemars.
Tous les jours au lever, Véranda dégoisait ses visions nocturnes, décrivant avec délectation les émotions fortes, ses envoûtements passagers, les errances vagabondes dans l’irrationnel, ses délires mystiques et ses ébats d’amour avec comme compagnons furtifs, des monstres apprivoisés, des animaux cornus, de grands insectes chahuteurs. Lorsque le rêve s’étiolait à l’aube elle finissait toujours en prière dans une chapelle romane en vitrages bariolés, entourée de tous les morts que le trio semait derrière lui.
- Tu sais Jules, mes nuits sont agitées, Je suis un animal noctambule, une déviance de la nature humaine, une écartelée de la conscience. Je ne sais pas si je rêve ou si je dors, je crois bien que je glisse doucement vers ma mort, honteuse de vous quitter bientôt.
- Véranda, raconte encore ! Moi mes voyages sont ternes, mon imaginaire bafouille, et pourtant mes doses augmentent chaque fois.
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Le matin venu, selon le même rite, les trois compagnons recrachaient leurs fantasmes, vomissaient sans retenue, les sulfureuses images de leurs rêves confus. Marcel qui s’évanouissait à la vue d’une seringue préférait l’alcool. Mais passé maître dans l’art de boire sans être soûl, il pouvait à longueur de vie, vider paisiblement quelques bouteilles de bon vin chaque jour. A chacun son régime, affirmait-il souvent ! Et puis le vin ….il en bavait long sur ce sujet et en parlait avec passion. Entre deux verres avalés goulûment il récitait à la demande des vers du poète maudit « l’âme du vin » évidemment, et tous les autres qu’une vraie mémoire de comédien lui avait permis d’apprendre. Il chantonnait aussi d’une voix éteinte des improvisations monotones, vaseuses, dégoulinantes de rimes pauvres où l’amour, la mort et la dérision faisaient bon ménage. Son pedigree méritait l’examen. Issu malgré lui d’une famille d’industriels de la chaussure féminine il avait dans son enfance, assisté, ahuri et déboussolé à la ruine lente de ses parents, au suicide probable de sa mère, camouflé en accident de la route.. Entré par sa volonté au séminaire dès l’âge requis, il en était ressorti plus tard sans ses vœux, certes instruit par les moines mais dégoûté à jamais de toutes les bondieuseries rituelles qui rythment la vie sans émotions des âmes tristes, des compagnons de dieu qui s’enferment dans des monastères profonds, loin du monde, loin de tout. Drôle de pèlerin, ce Marcel incapable de décider, envoûté par son ami Jules qui le guidait sur les sentiers morbides du crime, du vol, de la violence sans remords.
Véranda commençait souvent ses phrases ainsi lorsqu’elle s’adressait à son copain préféré :
- Dis-moi Jules, tu n’as pas oublié que Gérard mon vieux pote, bosse chez les frères Pardini. Ils m’ont proposé un nettoyage sous contrat, ça te dit ?
- Cela m’enchante, ma biche. Tuer pour du fric des gus que l’on connaît par leur prénom, c’est le pied !
- Mais ils demandent du travail de pro : discrétion, efficacité, pas de mise à mort spectacle, mise en scène prohibée, ce qu’ils exigent c’est du tir net, à la lunette sans bavures.
- Pour ça, on va créer un nouveau genre, une méthode inédite, une exécution mystère, un tir au ventre direct, le fin du fin de la profession. On se dessinera un sigle, on définira un label qui fera date dans l’histoire de la truandaille marseillaise.
7.......
Jules une fois de plus, parlait trop, debout mais à coté de ses pompes.
- Va pour un oui, transmets mes respectueuses salutations aux sieurs Pardini de mes deux.
Très excité à la suite de cette proposition inattendue, il pensa utiliser le fusil à lunette subtilisé dans la boutique de St Trop. Remuer ciel et terre chez les revendeurs clandestins d’armes à feu réformées, pour se procurer des balles explosives, ne fut pas une promenade du dimanche.
Chargé de tout mettre au point, Marcel avait bien travaillé. Il s’agissait de retapisser le juge Leboeuf bien connu dans la cité pour ses accointances homosexuelles. Il avait fait encabaner Scarbonchi, le parrain sicilien de passage à Marseille. Donc ! Pas de pardon pour ce grand virtuose de l’investigation policière. Tant pis pour lui ! Chaque samedi matin, il rejoignait son copain coquin - dix huit ans à peine - qu’il avait richement installé dans une coquette garçonnière pas loin de la place Castellane. À midi, en robe de chambre, les deux enfileurs de mouches, sur la terrasse la plus haute de l’immeuble, prenaient un repas fin, maniant délicatement la fourchette et le verre à pied. Moment choisi par Marcel pour l’exécution dans son fauteuil, du petit juge en pantoufles ! Moment assez long pour permettre à Jules, juché sur le toit en face, de savourer les prémices, l’instant fatal, et la suite du massacre. … Parce qu’enfin, pour faire place nette, celui ci, improvisa, décida en rajout d’exploser aussi le plus mignon des deux. Bien qu’il eût promis à ses commanditaires une exécution sommaire mais propre, il ne put s’y résoudre et força son talent. La première balle, creusa un trou béant dans le ventre avantageux du jugeaillon, éparpilla ses pleines tripes aux quatre vents, et en brindilles, l’osier trop sec de son fauteuil. La seconde explosion escamota radicalement la tête bouclée du partenaire.
En critique avisé, Jules scrutant le triste dénouement dans la lunette se dit qu’il avait engendré là, une œuvre surréaliste digne du grand Dali. Nonchalamment, laissant sur place son attirail bien essuyé, il regagna le trottoir sans se presser, un sourire jaune aux coins des lèvres.
Véranda et Marcel avaient assisté, cette fois-ci à la tuerie, planqués tous deux dans une chambre de bonne désaffectée servant de débarras aux propriétaires d’en bas absents une partie de l’année.
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- Tu fignoles, mon Jules ! La vue du sang, même de l’autre coté de la rue, au niveau des nuages, c’était du grand cinoche américain. Tu devrais te lancer dans la mise en scène. Qu’en penses-tu Marcel ?
Elle conduisait trop vite, en saccades, excitée, maladroite. Lui ne daigna pas répondre et au goulot engorgea le demi-litron qu’il avait emporté avec lui. A peine arrivée à Mazargues elle se précipita sur ses seringues, prépara sa dosette dans une cuiller souillée et délivrée de tout s’injecta le poison apaisant. Puis l’outil changea de main …. Ils dormirent jusqu’au lendemain, veillé par le Marcel insomniaque, accroché à sa bouteille, recroquevillé dans un fauteuil aussi défoncé que lui, pas tout à fait conscient, endormi à sa façon les yeux ouverts. Au petit matin un café surtassé les tirait de leur avachissement nocturne et pour se délivrer de leurs délires, ils commentaient tout en verve leurs rêves tourmentés.
À cette époque, je me passionnais beaucoup plus pour les évènements qui touchaient l’Algérie, où la rébellion débutée dans le sang revendiquait avec véhémence une indépendance que le manque d’imagination de nos hommes politiques rendit inéluctable. Pendant toutes ces années je perdis donc la trace de ses trois bêtes cruelles lâchées dans la nature. Maintenant par Véranda je sais. Mais quel dégoût !
Le plus ancien des frères Pardini convoqua Jules un soir, dans une des boites de nuit de la côte contrôlées par la famille.
- Ici à Marseille, c’est moi qui décide de tout. Lorsqu’on travaille pour les Pardini on doit le respect aux victimes. Tu as fait un tir de cochon. Ne recommence plus cette fantaisie. Tout compte fait, la police ne nous soupçonne pas car cette façon de procéder n’est pas la nôtre. Toujours ça de gagné ! Néanmoins nous avons décidé de te bannir du milieu marseillais et tu partiras pour Alger, sous peu pour aller visiter nos bordels, Le Chabannais, La Lune Noire et tous ceux de l’intérieur. A la moindre incartade je te plombe. Allez, casse-toi !
Chapitre II
9........
Et c’est pour cela qu’un soir d’automne, le trio embarqua sur le Kairouan gros navire ventru capable de traverser la méditerranée en une longue nuit, et qui desservait alors le Maghreb en effervescence. Tu choisissais pour le voyage une chaise longue sous le pont couvert surchauffé où tous les passagers entassés dégueulaient dans des petits sachets, ou le pont supérieur au clair de lune, assis sur des cordages ou des caisses bâchées. Les cabines inconfortables malodorantes et confinées emportaient couchés, les malades, les vieux, les enfants et les femmes enceintes. Rentrant au pays, quelques arabes, discrets, souvent vieux travailleurs respectables portant moustache et djellaba, s’aventuraient dans les coursives pour parler entre eux du retour. Les plus jeunes préféraient l’avion car à ces époques où la France avait besoin de main d’œuvre, les charters affrétés spécialement pour eux offraient des places à des prix convenables.
Pourquoi freiner ses instincts ? Véranda sur le pont avant, debout contre une écoutille se sentait là en pleine forme. Les nuits de tempête seulement les plus audacieux ou les fous s’aventuraient en cet endroit. Une femme en ombre chinoise penchée sur le vide dégueulait sa tripe avec acharnement. Elle m’avoua plus tard l’avoir tout bonnement basculer dans les vagues avec ses cris d’horreur. Personne ne sut jamais, même ses compagnons que Véranda avait tué avec délectation, ce soir là.
Aux premières lueurs du jour, juchés sur le pont, nos trois bannis voyageurs purent admirer Alger, regards figés sur la vieille cité, cette Casba mystérieuse, orientale, entassement harmonieux de demeures fort anciennes que des escaliers, des rampes, des cheminements étroits rendent malgré tout accessibles aux piétons égarés.
- Dis moi, Jules, nous visiterons ce fameux quartier ?
- C’est ça, on m’a bien dit que l’on peut y déguster d’excellentes brochettes de mouton mais sans vin et que les « roumi » que nous sommes n’ont pas toujours le droit de s’y promener.
10.........
Marcel avait sursauté.
- Sans vin, est-ce possible ?
- N’oublie pas, à partir d’aujourd’hui que les minarets ne sont pas des clochers, que tu es chrétien, l’infidèle, l’ennemi présumé de l’islam.
- Au bar cette nuit j’ai goûté un Château Romain, un rouge puissant, un vrai nectar d’ivrogne, un condensé de soleil, de fruits exotiques, avec un zeste caché de jus de pastèque jaune. Je sens ça ! l’Algérie sera mon paradis.
Les formalités policières et douanières avaient duré toute la matinée. Des militaires partout prenaient part aux activités de contrôle. Les passeports en règle leur furent rendus tamponnés vers onze heures sans problème. Ils se rendirent à l’Hôtel Alleti, l’établissement le plus prestigieux, avec hébergement, restauration, casino, lieux de rendez-vous des hauts gradés de l’état major, de la Délégation Générale , des notables de la ville, des journalistes étrangers, des pétroliers de passage pour Hassi Messaoud et des aventuriers de tous bords. Un premier contact discret avec un agent du SAC, James Abbeg, était prévu pour le lendemain de leur arrivée, au Tantonville, à la fois mess des officiers, bar des barbouzes et lieu de transit de caisses de munitions et d’armes clandestines, rendez-vous des spécialistes du renseignement tous branchés sur les bureaux du Palais Bruce, en lisière de la Casbah où sévissait le très médiatique colonel Craintier. James, correspondant des Pardini à Alger leur proposa pour les loger confortablement une villa à Air de France en face de l’Ecole Normale d’instituteurs, dans un quartier résidentiel, tranquille, situé sur les hauteurs de la ville.
La proprio, petite vieille sympathique, sautillante et gracieuse, se présenta un soir, chapeau, voilette et talons haut ! Elle exigeait six mois d’avance et prenait le bateau à vingt heures, pour regagner la France.
11........
- Asseyez- vous, Madame, au frais sur la terrasse, Véranda vous fera un café.
- Jeunes gens, je suis pressée, j’arrive de Constantine et j’embarque dans deux heures.
Marcel disparut un moment à l’arrière de la maison par la porte de l’office. Faisant l’effort suprême de sa vie il déplaça la lourde dalle obturant la fosse septique.
- Dis Jules, veux-tu expliquer à Madame Séguela, notre charmante propriétaire que la fosse est pleine, déborde et pue la mort.
- Montrez-moi ça, jeunes gens !
La petite dame traversa le couloir, sortit précipitamment, se pencha sur le trou béant, buta sur la dalle humide et gluante et poussant son dernier cri se retrouva prisonnière du cloaque. Horrifiée, se débattant la tête hors du trou, elle demanda de l’aide, Marcel et Jules à l’unisson, se penchèrent vers l’infortunée, oui mais pour refermer la trappe.
- Véranda, sers nous le café !
- Personne ne saura qu’elle a fait naufrage avant même de prendre le bateau.
C’est ainsi qu’ils commirent leur premier forfait sur cette terre maudite, de violence et de haine.
En fin de soirée ils durent contacter un deuxième personnage, Simon Chimoun, activiste notoire, grand défenseur de l’Algérie française, et responsable de la comptabilité de tout le réseau des maisons closes contrôlées par la famille marseillaise.
12.........
À la grille de la villa somptueuse, un molosse peu sympathique, un chien kabyle hargneux, aboyait ses poumons et les figea tous trois hésitants à l’entrée. Le Simon apparut alors au balcon du premier et les rassura.
- Vous pouvez entrer, il n’est pas méchant, il a été castré récemment.
Et Marcel répondit comme d’habitude, à sa façon :
- Simon, je n’ai pas peur qu’il m’encule mais j’ai peur qu’il me morde. Attache ton dragon, si tu veux nous revoir.
La rencontre fut assez cordiale car à la faconde du pied-noir avait répondu l’humour pervers de Marcel, ce qui facilita le premier contact. La bouteille d’anisette à peine entamée descendit d’un cran et midi passé, des brochettes de merguez accompagnées de bouteilles généreuses de Sidi Brahim atterrirent sur la table, préparées par Zohra cachée dans sa cuisine. Puis la conversation devint plus sérieuse et dans l’après-midi bien avancé il fallut bien parler des problèmes du moment.
- Il vous faudra visiter et remettre de l’ordre dans le claque de Vialar. Les recettes ont chuté anormalement et je crains un racket du FLN qui perçoit déjà l’impôt révolutionnaire mais qui cette fois exagère. Carte blanche pour agir et soumettre.
- Ne t’inquiète, pour sévir on ne craint pas. On va nettoyer le bastringue et ses alentours. Disparitions en secret, exécutions sommaires et remise aux normes marseillaises de la comptabilité. Compte sur nous Simon !
- Allah k’bir ! Que dieu t’entende Julot.
Ils se séparèrent, avinés, drogués contents ; seule Véranda le vague à l’âme, commençait à renifler, à s’imaginer des tueries en vrac dans l’Algérie profonde, déjà si meurtrie par les évènements. Bourrée d’héroïne en doses de plus en plus frappantes elle s’engluait inconsciente dans l’univers morbide et plombé de l’assassinat improvisé, source pour elle de jouissances intenses qui la plongeaient ensuite dans un sommeil cataleptique prolongé.
13..........
Le lendemain, à six heures aux abords du marché Clauzel, alors que les maraîchers débarquaient leurs fruits, légumes et boissons, une camionnette Peugeot démarra en trombe avec toute sa cargaison. Au long de la route, Marcel, resté sur le plateau arrière jeta consciencieusement le contenu des corbeilles sur la chaussée. Il lui fallut atteindre le Rocher Noir, bien en dehors d’Alger pour se débarrasser du trop plein de légumes, une patate, un poireau, artichaut ou orange, un à un, pour faire durer le plaisir du gaspillage. Il se garda bien d’expédier le cageot de bouteilles du Clos Meyer qui arrivait le matin même tout droit de Bordj-Menaiel.
- Ce pays, c’est l’abondance, le paradis de la soupe au basilic, le vin est gratos, l’automobile est offerte en prime, la route est droite. Si on prenait un petit bain dans les rochers.
- Jules, arrête ton char, j’ai envie de me rafraîchir les fesses dans la méditerranée.
Véranda nue dans les vagues ressemblait plutôt à une sirène décortiquée, plate comme un planchon, sèche comme une plaque de liège, bousculée par les vaguelettes perdant l’équilibre et moulinant des deux bras.
- Reluque ce moustique, tu vois à part son cul elle est moche de partout. Si c’est une misère !
- Marcel tu es bien content quand tu peux, de la partager avec moi, gros triquard !
Les trois compagnons ouvrirent quelques oursins, une bouteille de rosé, choisirent une fougasse fraîche dans la corbeille de pains que Marcel n’avait pas sacrifiée sur la route. Ensuite, après la séance obligatoire d’héro-dopage, dose quotidienne d’entretien, Jules rebroussa chemin, changea de direction et s’engagea dans les gorges de la Chiffa, pour une première escale au Ravin des Singes. Ils avaient rendez-vous dans l’auberge, gardée par une compagnie de bérets sombres, avec un ami du patron, un certain Sinibaldi, spécialisé dans la construction des SAS, détachements administratifs et militaires de harkis, qui eux, il faut le dire, étaient restés fidèles à la République. Dit en passant, la France généreuse n’a vraiment jamais reconnu leur mérite. Le personnage un peu fou, prenait des risques insensés, pour gagner une montagne de fric, parcourant les zones interdites aux civils, livrant des camions entiers de parpaings remplis de sable, écrans efficaces contre les balles rebelles. La guerre c’est dégueulasse mais pour d’autres ça engraisse, ça profite, et accessoirement ça tue !
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- Sini, peux-tu nous procurer un cageot de grenades quadrillées. Marcel lance avec une précision diabolique, aime les détonations destructrices, les éclats qui estropient, le nettoyage à sec. Dégoupillage et Boom !
Au départ Marcel préféra rester allongé sur une bâche en boule, sur le plateau arrière, les munitions à portée de la main ; Sait-on jamais ! Sur les routes des fusillades fournies à bout partant manquaient souvent la cible, vitre avant ou pneus. Suivait un petit massacre bien réglé, définitif. À la première embuscade, Jules freina sec, en dérapage, puis feinta la mort, affalé au volant, tandis que Véranda se montrait affolée à la portière. Marcel, caché, choisit le moment propice pour assaisonner le groupe de tireurs qui s’étaient avancés imprudemment. La grenade fit cinq petits morts, un peu défigurés, vite couverts du linceul blanc de leur djellaba.
- Ils sont givrés, ces cons ! Ils ne pourront même pas raconter ça à leurs copains ! Marcel tu as fait un carton. Bravo ! ……..et celui-là d’ajouter :
- Véranda, ils sont morts en bandant, tu les as tirés de leur cachette, et pan sur la tronche ! La prochaine fois tu marcheras devant la camionnette.
Le trio reprit la route insouciant et joyeux. Après Tiaret, les plateaux du Sersou, producteurs de blé dur et lentilles s’étalaient autour de la petite bourgade de Vialar. En pleine nuit la camionnette fit son entrée dans la rue principale de ce bled perdu. Une seule auberge, offrait six chambres minables aux voyageurs. Peintures murales à la chaux, teintées bleu cru, armoires branlantes, lits défoncés, punaises et moustiques en promotion, le tout offert pour un prix dérisoire. Par contre, à chaque repas la dame Hernandez, grassouillette et tu l’as bien deviné, d’origine espagnole, te réchauffait un riz aux sépias, puant le pipi de chat, et préparé une fois tous les trois jours. Du recuit à la sauce piment ! Lorsque Véranda se mettait à table, il fallait l’encourager pour qu’elle avale une cuillerée de nourriture. Marcel se chargeait de vider la bouteille et Jules, lui, dévorait tout avec un égal bonheur. Si tu sais que les drogues dures coupent l’appétit, dans son cas il prouvait l’exception. À vrai dire encabané à l’asile des fous, Jules eut laissé abasourdi le psychologue le plus perspicace. Alors à quoi bon t’expliquer une fois de plus la perversité du personnage ? Il mangeait donc avec voracité, il tuait avec ténacité, il vivait tout simplement sa vie de monstre. C’est ça la folie ! Peut-on la soigner ? L’atténuer peut être ou attendre et la laisser s’apaiser aux portes de l’enfer.
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Souvent en écrivant mes histoires pourtant vraies, je me demande si je suis sans le savoir, enchaîné, si je relate avec délectation ces folleries pour évacuer mon trop plein morbide, instable ou psychotique. Plutôt qu’au curé, à confesse, je me confierais à mon chien. Lui seul comprend son maître et souvent d’un simple coup de langue me donne son avis.
Après avoir réveillé en sursaut la patronne du lieu, Véranda préféra se coucher pour sa dose et ses rêves. Quoique fatigués du voyage, les deux hommes enfilèrent la rue sombre qui menait au bordel. Une lucarne qui s’entrouvre, une lourde porte cloutée qui grince ! En compagnie de trois putes métissées, un peu trop en chair, quelques clients au bar, jeunes agriculteurs locaux, privés de distractions, de cinéma, de filles honnêtes, occupaient le décor, et commentaient les derniers attentats d’Alger. La situation commençait à devenir vraiment préoccupante mais personne ici, ne pensait encore au départ. Tant et si bien que Jules et Marcel passèrent inaperçus et purent boire quelques whiskys, en observation, essayant de deviner ce qui ne collait pas dans ce lamentable lieu de plaisirs. Quant aux autres pensionnaires, elles turbinaient probablement au lit pour une nuit payée entière. Sur les tarifs, rien à signaler ! Pour l’ambiance, que dire ? Seuls les européens buvaient ou empruntaient les filles en toute amitié mais se moquant d’elles avec leur franc parler.
Un peu déçu, Jules poussa son compagnon vers la sortie aux premières lueurs du jour. Bredouille ? Pas tout à fait car vers trois heures, un gros lard à lunettes était entré et reçut des signes de respect, craintifs de la part des filles et teintés de mépris venant des jeunes gens.
Lorsque le lendemain, Véranda aperçut dans la rue du marché arabe, monsieur Vérat Joseph, le suspect visiteur nocturne que lui désignait Marcel, elle eut un sursaut de dégoût et décida sa mort prochaine sans trop savoir pourquoi.
- Ce pourceau me chamboule, il ressemble au cochon de Zina.
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Il faut dire que Véranda encore une enfant avait grandi, dans un village de Calabre chez sa grand-mère Zina, vieille femme seule, veuve d’un malchanceux maffioso, qui fut aidé pour se pendre, dans sa prison. Adolescente, elle atterrit dans un quartier de Naples, où les putes plus anciennes lui apprirent le plus vieux métier du monde. Puis les années passèrent et elle finit par enjamber la frontière où elle rencontra Jules qui lui donna l’illusion d’un amour partagé. Ne t’apitoie pas un instant sur son sort, elle voulait, elle désirait cette déchéance que provoque l’usage des drogues dures. Les malheureux qui ont choisi ce calvaire s’auto-détruisent, se suicident à petit feu parce qu’ils n’ont pas probablement le courage de se pendre. Quelle misère ! Chaque fois qu’elle tuait ou assistait aux débordements meurtriers de ses deux copains, l’idée de sa propre mort lui provoquait l’extase.
- Marcel, dis-moi ce que tu penses de ce coucou là ?
- Suivons-le, j’ai envie de savoir comment il vit, comment il va.
Dans le quartier européen de la cité, quelques villas assez cossues abritaient le maire, le notaire, des riches planteurs, et le quaincailler juif Simon Stolher, capable de te vendre le même jour dans son bazar en ville, un tracteur, une vis, un réchaud à alcool ou un crucifix en plastique.
- Il ne s’emmerde pas le Joseph, reluque sa baraque, un vrai Château !
Le soir même en le pistant hors de la ville, sur le chemin de terre qui menait tout droit au village nègre, réservé aux descendants des esclaves ( et oui ça existe encore) le quartier des « garlouches », ils plantèrent leur camionnette devant une grille en fer forgé, riche accès d’un vaste domaine, propriété du Bachaga Si Houarda. Imagine des hectares de blé ondulant au soleil, ou vaste marée mouvante caressée par la brise avant le crépuscule. Le chef coutumier très riche et encore influent avait ouvert sa porte à ce mécréant qui, disait-on en ville avait en colère, tué à coups de pied au ventre un de ses ouvriers. Tout le monde à Vialar connaissait et craignait Joseph. Ne t’étonne pas si je te dis que beaucoup de jeunes gens arabes avaient déjà pris le maquis dans les montagnes voisines, l’Ouarsenis qui devint plus tard un point chaud de la révolte populaire. Des exactions graves de ce type, malgré tout exceptionnelles, furent les déclencheurs du mouvement armé de libération. Les brûlures de l’histoire ne s’expliquent pas. Elles sont des maladies inévitables de l’humanité. Malheureux, ceux qui en sont les acteurs ou les victimes ! Nos trois fous, momentanément au service de la pègre marseillaise, mais à l’aise comme des requins, dans les eaux troubles de la violence politique, s’attachèrent aux basques du gros Joseph et le suivirent partout pendant quelques jours. Chaque nuit, alors que les derniers clients du bordel s’apprêtaient à partir, il réapparaissait, mystérieux, s’enfermait avec la mère maquerelle dans le bureau de l’étage et repartait discrètement par une porte dérobée. En fin d’après-midi, certain de le piéger une fois de plus, c’est avec mille précautions que Marcel le suivit jusque chez son ami le bachaga. Il ne restait plus qu’une seule chose à faire, le cueillir le soir suivant à la sortie du « Free-baise-bar, ainsi nommé par la jeunesse dorée de la petite cité.
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Et il fut fait ainsi ! Lorsque le Joseph regagna sa Cadillac, modèle ancien, plus chromée que peinte, il reçut un coup de bois sec sur le haut du crâne qui le laissa bedaine molle et inconscient. La nuit s’acheva donc pour lui. Tandis que Marcel et Jules le hissaient péniblement dans son américaine, Véranda fouilla en hâte ses poches remplies de coupures de cent francs, prix des passes de dix minutes à peine, le temps compté d’un déboutonnage de braguette. Depuis des mois, Joseph menacé par Si Ouardha récoltait l’impôt révolutionnaire, que ce dernier transmettait à son fils ancien instituteur et chef actuel de la willaya rebelle.
Que faire d’une si belle voiture et de ce gros tas de Jojo ? Véranda eut une idée étrange lorsqu’ils abordèrent un vaste champ de blé.
- Si on l’accrochait très près du réservoir d’essence ?
- Avec le fil de fer de cette clôture.
Dissimulés dans un bouquet d’arbres, ils fignolèrent l’attelage et attendirent jusqu’à l’aube naissante, le lent réveil de leur victime.
- Immobilise le volant en position droite ….. et il rajouta en riant …
- Marcel mets le feu aux sièges et passe la première.
Le véhicule entama en douceur un long cheminement dans le champ de blé, rougeoyant au loin, suivi, à grands pas par Joseph horrifié, et du regard par nos trois salopards au comble de la joie. Une explosion et une gerbe incandescente donnèrent le signal du repli. Leur camionnette disparut sur la route qui menait à travers la montagne à Orléansville, la cité encore marquée par un récent séisme destructeur. Dans Vialar soulagé, le lendemain la nouvelle fit son chemin et on attribua cette exécution tragique, au FLN qui n’y était pour rien.
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- Les frères Pardini on les emmerde. Le pactole à Joseph paiera l’essence et vogue la galère !
- Jules, on a fait le boulot pour des prunes sèches. Il va falloir changer de patron.
Aux états euphoriques de Véranda, succédaient des moments de tension, des vagues déferlantes d’anxiété profonde ; Sans aucun appétit, de plus en plus anorexique, vomissant à la vue de la nourriture, elle s’injectait de plus en plus souvent sa dose d’héroïne pure qui lui procurait un bien être immédiat et surtout ce flash, cette jouissance généralisée inondant tout son corps, plus intense que l’orgasme sexuel. Mais voilà, depuis peu, il ne lui restait que quelques pincées de la précieuse poudre. Plus rien ne comptait à ses yeux. Il fallait à tout prix dénicher un revendeur. Elle obligea Jules à stopper bien avant l’entrée d’Orléansville pour s’administrer la dernière giclée de paradis. Puis ils traversèrent cette plaine quasi désertique, sillonnée de longues failles béantes découpant la terre rouge, impressionnantes craquelures de la croûte terrestre, bien là pour rappeler aux hommes que les dieux peuvent se mettre en colère selon leur fantaisie. À l’entrée de la ville, le quartier nord, portait encore cinq ans après, les traces du séisme. Beaucoup de propriétaires, indécis n’avaient pas réparé, comprenant déjà qu’il faudrait partir un jour et abandonner tous leurs biens. Ils rebroussèrent chemin avec la ferme intention de se débarrasser enfin de la camionnette vidée des papiers, de l’argent, de la dernière bouteille de Marcel et des plaques d’immatriculation. Elle finit renversée dans une faille suffisamment large pour la dissimuler.Puis, réservoir ouvert ils firent un feu de joie et s’éloignèrent à pied, laissant derrière eux une épave explosée, tordue suffisamment calcinée pour être méconnaissable. Quand ils passèrent enfin devant la pharmacie, midi sonnait à l’Hôtel de Ville et la même idée leur vint à l’esprit.
- Jules, tu crois qu’elle ne vend que des herbes médicinales la pharmacone ?
- Pour ne pas être repérés en groupe, séparons-nous, chacun ira dans un lieu de son choix jusqu’à ce soir ! Rendez-vous au pied de la grande fontaine à vingt deux heures. Toi Marcel, choisis une voiture rapide et facile à voler et attends nous carrément devant la pharmacie de l’autre coté de la rue.
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Tandis qu’ils se séparaient discrètement ils choisirent de passer leur après-midi, chacun à sa guise ; Véranda au cinoche pour revoir «King Kong est de retour », Marcel rentra dans un bar à vin, et Jules en face de l’officine, se contenta d’épier les allers et venues des clients et de la pharmacienne. Ainsi, il sut assez tard qu’elle n’habitait pas dans le même immeuble. Une chance pour eux, pour elle surtout. À une heure tardive elle ferma boutique, quitta les lieux par une porte dérobée donnant dans les sous-sols et ressortit par le grand porche.
De nouveau réunis, munis d’une barre à mine achetée au bazar du coin, dissimulée dans une déchirure de plastique, ils gagnèrent en groupe le couloir sombre des caves. Là sans trop de bruit, sans trop d’effort, Jules fit sauter les gonds d’une porte métallique. Un escalier débouchait juste derrière les présentoirs des lunettes. L’armoire aux poisons fut vite démolie et toutes sortes de flacons atterrirent en vrac dans un grand sac-poubelle noir.
- Voilà le travail ! À nous la morphine et une provision de seringues pour la suite du voyage.
- Marcel, à part l’alcool dénaturé à 90 degrés il n’y aura rien pour toi cette fois-ci.
- Ne me fais pas pleurer ! J’ai avec moi trois bonnes bouteilles de Cognac déjà entamées.
Dans la ville endormie, de temps à autre une patrouille militaire en jeep enfilait quelques rues et regagnait vite fait, une ferme voisine occupée par les soldats du contingent. La seule façon de fuir sans être inquiétés consistait à rebrousser chemin, sur vingt kilomètres car les habitants du coin ou même les soldats de la pacification, ne s’y aventuraient jamais la nuit. Sûrs de ne pas être poursuivis, ils se rapprochèrent de la capitale, lancés à tombeau ouvert, dans une 403 bringuebalante, mais reconnue ici, en Afrique comme étant indestructible. Au petit matin ils se retrouvèrent sur la route qui menait en Kabylie.
Chapitre III
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Assis tous les trois à la terrasse d’un café maure appartenant à un ventripotent kabyle embourgeoisé, nommé Amraoui Said, ils commandèrent une grande aiguière de thé vert fumant.
- Nous cherchons à louer un petit pavillon en bord de mer dans un coin tranquille, pour nous reposer quelques temps.
Le proprio ne se fit pas prier pour leur proposer un vieux cabanon en brique à Cap Djinet, à dix km à peine.
- Vous aurez pour seul voisin Ferghazi André, un libanais chrétien, représentant de commerce, installé depuis peu dans la baraque voisine qui m’appartient aussi. Réglez d’avance une semaine et je vous y fais conduire.
La présence d’un étranger, perdu seul dans ce hameau de cinq pavillons, témoins presque en ruine d’une période plus faste, où certains européens aisés de la ville venaient se baigner à la belle saison, intrigua Jules qui pressentit tout de suite le début d’une scabreuse aventure. Tandis qu’il cachait dans le garage la 403 volée, Véranda, n’y tenant plus descendit vers la plage pour disait-elle se refroidir le cul. Les provisions de Marcel occupèrent deux étagères profondes d’un placard à bouteilles où il entassa en désordre toutes sortes de boissons fortement alcoolisées, vins, anisette, cognac, rhum, achetées à profusion à l’épicerie européenne de la ville. À la plage, à peine sortie du bain, enroulée dans un grand paréo antillais qui n’était autre que le rideau décroché de la verrière du séjour, elle fut rejointe par un grand blond aux yeux noirs qui lui fit grande impression et oublier un instant Jules et ce con de Marcel. La conversation allait bon train entre eux lorsque les deux compères intrigués se pointèrent pour se faire connaître et pour renifler le personnage. Chacun justifiait à sa façon sa présence en ce lieu insolite, par des mensonges inutiles, jusqu’au moment où Marcel ouvrit sa grande gueule :
- Oh ! Un attentat est toujours possible dans ce cul de four, mais n’oubliez pas que nous avons récupéré le paquet de grenades hier soir sur le chemin du retour.
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André éclata de rire suivi par les autres. La glace rompue les confidences à demi-mots égrenèrent la conversation. Ces quatre là à n’en pas douter étaient faits pour s’entendre et à midi autour de la table dressée par Véranda ils choquèrent plusieurs fois leurs verres. André se montra prévenant envers la maîtresse de maison qui tenait la forme après une injection bien dosée. À certains moments se dégageait de sa personne un charme ravageur qui attirait les hommes et André, beau gosse, privé depuis quelques temps se dit qu’il tenait sa chance. À la première occasion il en profiterait malgré la présence des deux autres. Ainsi un soir vers les dix heures, chassés de leur cabanon surchauffé par un sirocco tenace, ils se retrouvèrent tous les quatre sur la plage, nus comme des lombrics. Un bain prolongé et un retour sur le sable déclenchèrent ce qui devait arriver. Véranda surexcitée, se vautra sur André et ses deux compagnons un peu surpris d’abord, assistèrent médusés à une scène érotique de grand style qui se termina assez rapidement par un éclat de rire général. Véranda vexée, récupéra ses sandales pleines de sable et regagna, cependant pieds nus, son lit et ses flacons.
- Jules j’ai besoin de vous dans la semaine. J’assure momentanément le relais sur le chemin de la drogue et je dois réceptionner ici à Cap Djinet une livraison importante de morphine base.
- Q’attends-tu de nous ?
- Fort de votre appui j’ai pensé qu’on pourrait à nous trois couler la vedette au large avec les siciliens à bord, bien lestés pour un séjour éternel au fond du golfe.
- Tu peux compter sur nous, amigo ! A nous la daube et le pactole !
Marcel qui pensait à tout voulut savoir comment et où le traitement chimique s’effectuerait par la suite.
- Ne t’inquiète pas, dans une ancienne coopérative de figues sèches abandonnée suffisamment loin de la zone interdite des combats, le laboratoire est déjà installé. Le FLN nous protège et en échange prélèvera son pourcentage car le terrorisme coûte cher. Et puis la police française a autre chose à faire.
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Puis il expliqua le pourquoi d’une telle trahison.
- Mes patrons se servent de moi, ici, parce qu’ils me connaissent depuis de longues années, aussi parce que je parle l’arabe, mais je sais que mes jours sont comptés et mon élimination prochaine programmée. Les vieux routiers comme moi en savent trop.
Ce soir là un pacte fut conclu. André pourvoyeur de drogue put satisfaire généreusement les besoins impérieux de ses nouveaux amis. Je n’oublierai pas de te dire que Véranda et lui au moment de la sieste, tous les après-midi se retrouvaient au ras de l’eau, derrière une vieille ruine turque pour se zizi-frotter gaiement. Les jours passèrent paisibles, reposants, sans soucis, mais un besoin morbide d’agir, de détruire quelque chose ou quelqu’un commença à enfler, à tarabuster Jules et à rendre le vin triste à Marcel. Peut être aussi la jalousie rentrée ! Car depuis peu Véranda avait repris goût à la vie, s’essayant même à boire du lait chaud, avaler des yaourts, croquer des petits beurres, à préparer pour les copains des casse-croûtes sans aucune appréhension. C’est comme ça l’amour au ras des vagues, ça te remet en selle tant que ça dure, évidemment. Dans l’épave d’un vieux cargo échoué depuis trente ans, André après baiser finissait ses après-midi dans l’eau en pêchant au fusil des sars et des rascasses ventrues qu’il grillait au barbecue le soir même. Des vraies vacances pour lui !
Mais le temps de l’action venu, ils redevinrent les cruels acteurs d’un drame sanguinolent et destructeur.
- Marcel il paraît que tu es le virtuose de la grenade à manche et du rasoir.
- Et toi André tu as un bon coup de fusil-harpon. Aiguise bien tes flèches pour du gros poisson dodu.
- Et, moi je fais quoi ?
- Toi comme d’habitude tu feras le Jules. Es-tu capable de conduire une vedette rapide jusqu’à Tigzirt la romaine ?
- Ca peut se faire. J’ai été porte-serviette dans un bateau-douche. Ne t’inquiète ! J’excelle dans l’improvisation. Au fil du rasoir, comme j’égorge le mouton j’écorcherai tes siciliens.
- Véranda, toi tu seras la maîtresse de maison, tu reçois, tu verses à boire, tu montres ton cul et tu minaudes. Les italiens, ça chauffe vite.
- Dans la vedette, Aregno, le chauffeur ne quitte jamais son poste. Lui je m’en charge…
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André savait que la poudre resterait à bord, le temps de la transaction et que le succès de l’opération dépendait surtout de lui.
- Pas de coup de feu ! Rasoir et fusil-harpon, dans la pénombre et un silence de catacombe. On va se jouer le dernier film de Scabrol « Meurs en silence et tais-toi ». Ca vous va les artistes ?
- Okey, miss flèche !
Soir d’orage et ciel de charbon, ronron de moteur au loin ! Au bout d’un long instant, une ombre dans le noir, s’immobilisa enfin tiraillant sur sa chaîne d’ancrage au gré des clapotis, à quelques mètres à peine du rivage sablonneux. C’était une longue vedette, habitable et rapide, un bijou en teck, propulsé par un lourd et puissant diesel, capable d’un retour vite fait en Sicile. Mais Jules décida sur le champ que ces trois là n’y retourneraient jamais plus. Mouillant leurs pantalons dans l’eau jusqu’aux mollets, deux méchants calabrais mirent pied à terre et après conciliabule prirent des chemins différents pour atteindre la porte d’entrée grande ouverte du cabanon d’André. Ils rentrèrent ensemble, mitraillettes au flanc mais avec l’intention de discuter des conditions de protection du FLN concernant l’implantation du laboratoire traitant l’héroïne base. André joua la décontraction, désarmé, accueillant. Véranda versa à boire et disparut dans la cuisine, pour revenir avec une pizza, façon pied-noir, épaisse, dégoulinante, garnie d’olives et de tomates en charpie, pas l’américaine, la vraie, celle qu’on fait cuire encore dans les villages siciliens. Par la fenêtre l’un d’eux donna l’ordre au skipper d’attendre à bord la suite des évènements. André parlant italien depuis son enfance passée en Suisse, leur annonça la venue imminente de deux émissaires du maquis. Assis autour de la table garnie, la conversation devint amicale. Tous trois se connaissaient de longue date ; Travaillant pour la même famille, ils se rencontraient à maintes occasions.
Au bout d’un instant deux larbis, parlant un français hésitant, encapuchonnés dans leur djellaba, s’annoncèrent bruyamment, saluèrent en s’approchant des deux italiens, le nez dans leur pizza, qu’ils eurent le tort de relever. Deux lames de rasoir leur tranchèrent la gargamelle en un éclair et sans bruit. Incapables d’appeler au secours ils s’écroulèrent sur le plancher rougi, les yeux révulsés, les mains crispées sur leur gorge béante. Heureux du résultat, lorsque Véranda apporta un plat de moules, cueillies sur les rochers par André, le matin même, ils finirent leur repas tranquillement. Marcel but d’un trait une bouteille de Lung blanc, cala son cul dans un fauteuil et contempla l’œil éteint les deux trépassés pour l’enfer.
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- Véranda, la mort me fait bander. Donne-moi ton cul, là sur la table.
- Vieux vicelard, tu profites de l’absence momentanée d’André.
En effet il avait disparu discrètement. Muni de son fusil harpon, faisant un long détour il se remit à la baille et tenta de s’approcher sans bruit de la vedette. Grimpé sur l’échelle de coupée, il fit alors claquer l’eau sous sa main, pour attirer l’attention de Sinisco le chauffeur qui penché au dessus de lui, reçut en pleine gorge la flèche d’acier qui lui éclata le haut du crane en ressortant. Rebelotte ! Mission terminée !
- Eteignez les lampions, on se tire.
- Les deux martyrs, on les abandonne dans leur jus ?
- Jules, tranche la gorge de Sinisco le trépané et traîne le sur le sable. La police accusera, sans doute possible les rebelles qui ont des rasoirs redoutables, tout le monde sait ça.
Tandis que Marcel récupérait ses bouteilles, Véranda dans son coin, le bras tendu et sanglé, se fignolait une dose de rêve. André, prévenant l’aida à grimper sur la vedette. Toujours partant pour l’horreur, Jules acheva le travail et ne put s’empêcher de récupérer les armes des trois siciliens, mitraillettes, montres suisses et médailles en or de la Vierge aux cous souillés de sang de ses victimes. Un vrai rapace, charognard fou, Jules se complaisait de plus en plus dans l’extravagance meurtrière, l’exagération monstrueuse, la schizo-sinistrose chronique … Sur de lui, alors que les autres doutaient de ses capacités, il mit en marche le moteur, manœuvra comme un vieux marin et prit le large en douceur.
- Un vrai pur-sang cette machine.
Ils s’éloignèrent du rivage, et n’ayant pas de carte, il leur fallut attendre l’aube pour repérer Tigzirt. Une tour ruinée sur la colline domine les vestiges de l’antique cité qui de nos jours encore, éparpille ses pierres taillées dans les eaux claires bleutées et calmes du port romain. Plus loin, Portguedon, simple embarcadère entouré de maisons sales et d’un petit hôtel-restaurant tenu par un couple pied-noir, assez âgé, leur donna l’idée d’une escale et l’envie d’un plat de sardines grillées.
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Après le repas, à l’étage, dans des petites chambres crasseuses ils prirent leur dose et mirent leurs carcasses d’enfoirés au repos dans des lits défoncés et pouilleux. Au cours de la nuit, André profitant d’une montée de brume dans la baie, simula un départ en vedette et plus loin réduisit progressivement les gaz en restant sur place, pour donner l’illusion de l’éloignement. Alors, il saborda son Titanic pour revenir ensuite à la nage.
Tous les kilos de morphine-base mis à l’abri, bien ficelés dans des petits paquets étanches, s’entassèrent dissimulés par précaution sous une épaisse couche de sable de la plage voisine.
Bâillements, crachouillis, ablutions sommaires accompagnaient chaque matin le lever pénible des trois compères, mal endormis, mal réveillés, malodorants, et mal en peine. André avait fini sa nuit dans un petit hangar à barque et put ainsi entendre leurs commentaires sur le ponton.
- Tu sais Jules, André n’est pas loin. Il reviendra, ne t’inquiète pas.
- Je n’en reviens pas ! Je n’aurais jamais pensé ça de lui. Se faire la belle avec la marchandise ! Un beau connard de saligaud, ton André !
- Une ordure de libanais pourri !
- Je te dis qu’il n’est pas loin. C’est vous les enfoirés. Vous ne croyez en rien, vous ne croyez personne.
Lorsque Véranda raisonnait ses deux amis, ils cessaient de parler, se figeaient, les yeux dans les yeux, et semblaient momentanément ne pas lui donner tort. André parut en cet instant ….
- Bande de couilles molles, pendant que ces messieurs-dames se vautrent au lit, moi je veille au grain. Et ça se méfie en plus ! Allez, on se tire car ici ça manque d’ambiance. Dans l’inaction on risque de se gâcher l’amitié.
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Un café amer à vous miner la joie de vivre leur fut servi dans des bols ébréchés et ils durent palabrer avec le patron pour lui acheter la 2CV abandonnée derrière l’hôtel. Mille cinq cents francs suffirent pour décider le vieux propriétaire des lieux. Sans oublier leur petite cargaison, planquée dans le sable, ils démarrèrent en cahotant et prirent la route vers le sud qui passant près de Tizi-Ouzou, aboutissait aux Ouadhias, puis à Mechtras. Une garnison française, installée dans un ancien lycée agricole, occupait la région et essayait de coincer les rebelles établis en face dans le massif du Djurdjura, belle montagne bien visible de là, farcie de grottes, et ornée sur ses crêtes de pins et de cèdres majestueux. L’école primaire, cependant ouverte ne fonctionnait pas, faute d’élèves. Les quatre instituteurs passèrent l’année enfermés dans leurs murs, jouant aux boules pendant la journée avec les soldats du contingent qui gardaient les bâtiments juchés en sentinelle sur les toits.
Mes vingt-sept mois de service militaire pendant cette soit disant pacification, m’ont appris que l’on ne peut pas arrêter tout un peuple qui a décidé de se libérer d’un joug étranger. Ainsi les troupes mobilisées pédalaient salement dans le yaourt, et l’histoire a donné tort à tous les hommes politiques du moment ; Leur vocation n’est-elle pas de se tromper sur l’avenir, étant bien entendu qu’ils sont élus pour retarder les évolutions inévitables et qu’ils le font sciemment ou peut être bêtement ; qui sait ?
Chapitre IV
En fin de journée, André enfila la deudeuche dans une interminable piste de terre. Une plantation de figuiers envahie par les ronces, désertée par les hommes et fréquentée seulement par quelques sangliers, était occupée au centre par une ancienne coopérative paysanne.
- Les figues sèchent sur l’arbre. Quelle misère !
Véranda se lamenta un moment, sentant venir les pulsations annonciatrices du manque.
- Qu’est-ce que je fabrique avec des fruits secs de votre acabit ? bande de nazes ! Je vais me shooter pour vous oublier cinq minutes.
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Il faut dire que les soubresauts de la 2CV avaient ramolli durant le voyage l’enthousiasme du groupe. Ils prirent possession du hangar, après avoir dissimulé le véhicule dans un sous-bois touffu. Des hélicoptères de temps à autre passaient à proximité en surveillance. André indécis pensait qu’il était préférable d’effectuer le traitement chimique de la morphine, seulement la nuit dans la partie la plus fermée du bâtiment, éclairée par des lampes à pétrole. Sitôt qu’il eût fini de présenter en détail le laboratoire installé là depuis deux mois, les langues se délièrent pour constater qu’il manquait l’essentiel, la bouffe et un coin pour la sieste.
- Ne vous inquiétez pas, nous serons ravitaillés par le maquis qui contrôle ce petit bout de Kabylie restée libre et secrète. Les militaires sont persuadés que l’endroit est désert. Une chance pour nous !
Au loin, durant la nuit, quelques crépitements de mitrailles, dérangeaient les rêves éveillés de Véranda. Tandis qu’André, la délaissant un peu, s’activait autour de ses cornues, réglant les feux, mesurant les températures, Jules, admiratif, lui tenait compagnie et lui demanda souvent des explications.
- A quoi bon te parler de tout ça. J’ai appris sur le tas, mon savoir faire est empirique. Veux-tu apprendre ?
- Tu vois, quand je pense à tout le fric que cela représente je m’en fiche éperdument, mais je jouis à l’idée que beaucoup de jeunes gens bien élevés vont s’éclater, corps et âme avec cette saloperie. La vie normale n’est pas vivable, ils connaîtront des instants de paradis et tant pis pour après, une dégringolade en enfer.
- Ca vaut d’être vécu ?
- Tu n’as jamais goûté ?
- Non, l’odeur du labo m’a toujours pris le nez, et je triture cette merde contraint et forcé. C’est mon métier.
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Jules incapable d’apprendre, présentait déjà des signes de dégénérescence. Il ne put mémoriser tous ces termes de chimie et cala vite devant la complexité des manipulations et du vocabulaire technique. André n’insista pas et pendant plusieurs nuits il eut fort à faire pour purifier toute la morphine dérobée.
Mais quitter les lieux sans y laisser aucune trace n’était pas convenable. Jules dans sa tête chaude de détraqué pervers se dit qu’une crucifixion en terre africaine, enrichirait le décor. Ils attendirent donc le retour de l’émissaire FLN. Sans méfiance celui-ci accepta l’orangeade dopée offerte par Véranda et pris d’un soudain malaise se laissa choir sur une paillasse oubliée là.
- Pourquoi cette croix ? Tu vas comprendre.
Jules et Marcel fichèrent en terre, deux planches épaisses, croisées, solidement clouées en X, et dressées là pour le sacrifice. Ils avaient choisi un emplacement bien visible de loin, du ciel et de la vallée.
- Ce crucifié-là n’ira pas au paradis d’Allah ; il sera obligé de taper à la porte de Saint Pierre.
Ne trouvant pas de clous assez forts, pour le coller sur les planches, ils se contentèrent d’accrocher tant bien que mal, les poignets et les chevilles du trépassé car entre temps, une fine lame lui avait percé le cœur.
- Ne nous attardons pas dans ce calvaire. Vous faites bien pour que tout foire. C’est le moment de filer.
Plus brinquebalante que jamais, la deudeuche essoufflée, reprit le chemin de terre en catastrophe raclant plus d’une fois son carter sur les aspérités de la piste, au risque de se planter là.
- André, tu es comme le tacot que tu conduis, tu cahotes, ta peur est si forte que tu conchies le pantalon.
- Mon pauvre Jules c’est l’asile que tu cherches.
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Sur les sièges défoncés, à l’arrière nos deux fous recroquevillés, soudain muets, s’enfermèrent dans leurs pensées floues de crustacés mutants. Lorsqu’André jugea que le danger était bien derrière eux, il reprit sa conversation avec Véranda, où il fut question d’un petit séjour à Alger, de la location d’une villa à Tipasa, de bains de mer, de promenades dans les ruines romaines et de poissons grillés au restaurant du port.
- On laissera Jules et Marcel à Alger, pour essayer de monnayer notre précieuse marchandise sur la place. Ce ne sont pas les trafiquants qui manquent, profitant du désordre, pour s’enrichir sans trop de risques.
- Avec toi je voudrais encore faire un petit bout de chemin. Tu sais que je suis réellement malade, mais depuis que je te connais je me sens mieux vivre, et tu as effacé mes angoisses.
- Moi aussi je désire que tu fasses un bout de sentier avec moi, car ce que tes deux fous ont fait en Kabylie risque fort de nous coûter la vie. Autant profiter du bon temps car même de mon côté j’ai la maffia au cul et crois-moi ce ne sont pas des rigolos.
- Pour vivre heureux, vivons lâchés.
- Tant qu’ils seront occupés à découvrir un client intéressé dans la jungle maffieuse d’Alger, ils détourneront de nous les soupçons. Mais je les crois capables de s’en tirer à bon compte, et de nous ramener un bon paquet d’argent frais.
Aussi firent-ils ce qu’ils avaient projeté. À leur arrivée à Bab-el-Oued ils laissèrent Marcel et Jules dans la ville et disparurent quelques temps en prétextant une cure de repos pour Véranda. Juste au dessus du plateau des Glières, dans une rue bourgeoise, ces deux fieffés abrutis suivirent une petite vieille, qui se révéla, propriétaire d’appartements bien situés et en outre richement meublés. Seulement voilà, les deux officiers qui se présentèrent chez elle quelques jours plus tard, pour louer l’appartement au premier, essuyèrent un refus malgré leurs bonnes manières. Pour la bonne raison qu’elle ne louait qu’à des civils, elle insista si fort que Jules, la repoussant au fond de son couloir, lui tordit le cou comme cela se fait pour les poulets, dans les cuisines campagnardes. Ils pouvaient occuper la place, par contre se débarrasser de la dépouille devint la préoccupation majeure. Le même soir où la foule se pressait devant la Délégation Générale occupée momentanément par les soldats de Massu, le désordre fut si grand dans ce quartier qu’ils en profitèrent pour escamoter le cadavre et le transporter le plus loin possible.
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- À Air de France, là haut sur la colline, Mme Séguéla doit s’ennuyer toute seule dans sa fosse septique.
- On va lui amener une copine.
Ils pensèrent, que privée de propriétaire, la villa était restée inoccupée depuis, et que personne n’avait essayé de savoir. En Algérie ses amis la croyaient en France, et sur l’autre rive tous la savaient là-bas à Alger. Aussitôt dit, ils transportèrent la nuit même le cadavre encombrant et le glissèrent délicatement dans la fosse. Mais cette fois, Jules très méticuleux, repérant un sac de ciment entamé dans le garage, scella la dalle, répartissant avec sa main un mortier préparé à la hâte. Revenus en ville ils reprirent les tenues d’officier, subtilisées dans les vestiaires d’un stade militaire, lorsqu’à Tizi-Ouzou ils avaient quitté la Kabylie pour Alger.
A croire que les circonstances, les aléas de leur folle virée dans le pays, se présentaient dans le bon ordre, offerts par un démon bienveillant qui semblait guider leurs pas. Essaye d’être honnête, de travailler droit, d’être généreux, de te casser pour la famille et les autres, et tu me compteras toutes les embûches qui t’attendent, te guettent et te feront piquer du nez. Comme ça la vie ! Carte blanche aux salauds !
Contents de leur nouveau statut, ils achevèrent leur nuit au restaurant El-Baçour où à la mode marocaine tu pouvais à l’époque déguster un couscous garni, accompagné comme il se doit de quelques bonnes bouteilles. « Mon capitaine par ci, mon commandant par là ! ce sera tout ! une autre bouteille peut être ». Marcel but ce soir- là plus que de coutume et Jules fier de ses quatre galons dorés se goinfra sans vergogne. Le lendemain seulement, ils partirent en chasse pour découvrir enfin un partenaire possible dans le casino minable de la rue d’Isly. Après avoir gagné au jeu une somme négligeable, ils se faufilèrent dans les bureaux privés de l’établissement. Aucun obstacle ! Le directeur les reçut, les installa dans des fauteuils confortables, leur offrit des cigares et leur déposa deux liasses d’argent frais sur la table. Il faut dire qu’à cette époque des fonds secrets étaient collectés par certains officiers dans les établissements de la ville car les brigades de l’OAS s’organisaient déjà, pour mener plus tard la politique de la terre brûlée au cas où on leur imposerait le scénario déjà mis en scène à Dien Bien Phû. Jules profita du moment pour laisser entendre qu’une importante saisie d’héroïne réalisée par l’armée dans l’extrême sud du pays, destinée probablement aux trafiquants sénégalais pouvait servir de monnaie d’échange pour récolter des grosses sommes destinées à soutenir la politique radicale de l’Algérie française à tout prix. La proposition fit son chemin. Lorsque Jules se présenta trois jours plus tard, le marché fut conclu et personne ne sut jamais, ni l’armée ni la police, où s’étaient évanouis l’héroïne et le fric.
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- On redevient civil, Jules. Cette carapace d’officier me pèse. Ce n’est pas convenable, un officier qui boit.
- A vrai dire, je me sentais bien en commandant. Le soldat militaire, vois-tu peut légalement tuer, assassiner, pratiquer la torture, faire souffrir l’ennemi, exterminer des villages entiers sans remords et déclarer " zones interdites " les endroits de ses forfaits.
- Allons rejoindre les deux tourtereaux à Tipasa .
- Tu sais, un jour il faudra qu’André nous la rende notre Véranda. Mais pour le moment ne la privons pas de son bonheur. Ca lui fait tellement de bien.
Jules avait dit ça sans trop insister. Mais son ami acquiesça et but pour oublier ce qu’il venait d’entendre, une demi-bouteille de Boulaouane ?
À Tipasa, au niveau du garage, un escalier menait à une cave vaste et silencieuse, dont la porte était restée ouverte de sorte que Marcel reniflant l’odeur des vieux bouchons, compris de suite que son ciel paradoxalement se situait en bas.
- Jules ne m’attends pas, je prends un matelas et je disparais quelques temps. Il faut à tout prix que j’entame cette profusion de bouteilles. C’est du vieux, du bon, du sublime !
Jules resté tout seul dans le studio du rez-de-chaussée commença, privé de son copain à broyer du caca noir, à ressasser à mi-voix des lamentations sourdes, de sinistres refrains, condamnant l’humanité entière à la crucifixion, au supplice du scalp, à la crémation lente, à l’agonie sur les bûchés. C’est ainsi que par désespoir il s’administra une dose plus forte que d’habitude, au troisième soir de solitude. Pendant que Véranda et son amoureux faisaient trempette dans les rochers, lui se sentit soudain trop seul et tenta l’irréparable. Ce n’était pas la première fois qu’il essayait de se suicider. A chaque tentative Véranda et Marcel l’avaient sauvé. Cette fois-ci, alors que ce dernier cuvait son vin au sous-sol, elle arriva à temps une fois de plus et avec André, ils le sortirent de sa léthargie et le forcèrent à coups de baffes et en déambulations dans les couloirs, à rester artificiellement éveillé. Une nuit entière pour récupérer une loque, un résidu d’être humain, un pantin désarticulé, nauséabond et plus fou que jamais. Dans sa cave Marcel eut sa première crise de delirium tremens. André fut obligé de le sangler sur sa paillasse pour l’empêcher d’exterminer à coups de bouteilles pleines les rats fantômes qui le persécutaient.
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La villa devint l’hôtel dieu, où deux malades revinrent à la vie après ces sérieuses secousses, mais dans leur conscience s’installa pour de bon le germe envahissant d’une folie inguérissable. À partir de ce jour, ils vécurent l’enfer, car désormais ils connurent le remord après chacun de leurs méfaits et ils s’efforcèrent tant bien que mal à leur trouver une justification …. Les circonstances leur en donnèrent la possibilité. Ils n’eurent pas à choisir, car une rencontre fortuite les sortit d’embarras.
La cécité si je mens, mais en prison Véranda m’en conta une qui valait son poids de mélasse. Evoquant cette époque j’avais omis de te dire que j’achevais alors mon service militaire à Alger comme secrétaire au cabinet du Général Salan et je ne savais pas que mes trois personnages sévissaient dans la région, les ayant perdus de vue depuis belle lurette. Je peux donc t’affirmer que certains officiers opéraient en civil, rattachés aux services d’action psychologique, chargés d’opérer tout azimut pour répandre l’idée toute simple que l’Algérie, devait rester coûte que coûte terre française. C’est en ce temps qu’André et Véranda rencontrèrent par le fait du hasard un cousin de Jules, jeune gradé, plein de fougue et de convictions, patriote et évidemment prêt à en découdre, à casser du rebelle terroriste. Ce mirobolant capitaine, dans les environs de Tipasa avait repéré près de la mer des vestiges romains arasés et sans importance touristique. Passionné d’archéologie, il agrandit un simple trou qu’il avait découvert fortuitement, et qui devint l’entrée insoupçonnée jusqu’alors d’une galerie pénétrant assez profondément dans le sous-sol de la ruine. Perdue en plein maquis cette cache devint dans sa tête de militaire imaginatif, le piège parfait, la souricière qui pouvait à l’occasion avaler en une seule fois des armes et des clandestins soucieux de se cacher sans risque. Il suffisait de renseigner discrètement les fellagas du coin sans éveiller leurs soupçons. Les deux amoureux en promenade dans les ruines s’entretenaient souvent avec le gardien des lieux, vieil arabe cultivé, ancien fonctionnaire, parlant un français choisi et d’agréable compagnie. Il fut facile, d’autant plus qu’il ne se méfiait nullement du couple, de lui demander des détails sur ce bout de mur perdu dans une touffe de lauriers roses, là-bas au loin.
- J’irais voir, je l’ignore encore et il ne m’est jamais venu à l’idée d’aller me rompre le cou dans cet endroit escarpé.
- Monsieur Barça, vous êtes bien aimable mais notre curiosité mal placée ne doit pas être la cause d’un accident.
Le vieil homme à n’en pas douter, en perdit les babouches mais ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil. Evidemment, plus qu’intrigué par ce trou il s’aventura dans la galerie et pensa tout de suite, qu’en avertissant son neveu chef de la katiba locale, ils pourraient utiliser cette cache pour entreposer des armes ou y planquer des hommes la nuit. Je me répète pour que tu en sois persuadé, que Jules plus déboussolé-fou que jamais flaira l’occasion d’un massacre collectif, d’une hécatombe exemplaire, ou, tiens toi bien, d’une cuisson à l’étouffée dans cette petite marmite du diable.
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Une semaine plus tard, à la nuit tombée, alors qu’il guettait sa proie, s’étant approché de l’endroit, il vit pénétrer dans le tunnel le gardien, son neveu et deux jeunes gens armés qui manifestement avaient besoin de se cacher car trois jours auparavant une arrestation dans le quartier du haut avait mal tourné et fait un mort de chaque côté. Avec son copain Marcel ils s’approchèrent du trou et firent basculer le vieux mur déchaussé sur l’ouverture béante et aussitôt condamnée. Le piège se referma donc sur les cinq infortunés.
- Marcel, va chercher le jerricane d’essence qui est caché sous le cyprès nain, tu vois j’ai pensé à tout.
- Julot cette fois on exécute pour l’Algérie française. C’est donc justice !
- Sans pitié, sans remord, verse dans le trou, pour la bonne cause, à travers les éboulis et retire toi vite, ça va cramer très fort.
Jules avait enflammé la boite d’allumettes entière. Il la jeta sur les pierres humides, un souffle aspira la flamme vers l’intérieur, des cris désespérés revinrent en écho, puis plus rien. Dans ce trou du diable un ronflement sourd remontait par les fentes. Une odeur de chair brûlée remplit d’aise le Marcel qui déclara sans émotion :
- Ca cuit, partons, j’ai soif !
Depuis tout le monde cherche en vain le vieux gardien disparu avec son neveu. Le capitaine fit semblant de ne rien savoir mais comprit tout de suite ce qui s’était tramé.
Chapitre V
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Par Véranda, j’appris plus tard que le fameux capitaine se nommait Corneau Phébus qu’il était né au cul de la rue Gay-Lussac. Sa mère tenait une pension de famille dans la rue des Feuillantines et finissait à l’abri du besoin une vie qu’elle avait commencée il y a fort longtemps comme pute racoleuse boulevard Sébastopol. Le petit avait grandi et à vingt ans choisit l’armée pour se défouler et vidanger son trop plein de rancœur contre le père inconnu, la société évidemment injuste, l’âpre monde du fric, du vice et de l’hypocrisie. Encore un détraqué nocif en liberté mais dissimulant ses penchants morbides derrière une panoplie de médailles et de galons dorés. De mirobolantes citations le montraient magnanime, audacieux, bravant la mort ou décidant celle de ses ennemis de la pire façon. Crois-moi, un vrai héros ! Ses actions, ses exactions plutôt, faisaient l’affaire de ses supérieurs qui sans se salir les mains, au nom de l’efficacité, couvraient les tortures de la baignoire, de la gégène et je ne sais quoi encore d’inavouable, sans oublier d’aller à la messe le dimanche matin. Il lui vint donc l’idée d’utiliser les compétences en la matière du cousin Jules, pendant que le désordre s’installait à Alger où surgissaient des barricades, des mouvements de foule incontrôlables et s’égrenaient par moment des tirs visant la foule et venant des toits.
Tandis qu’un vrai merdier insurrectionnel s’amplifiait de jour en jour, quelques politiques hexagonaux, toujours aussi lentement efficaces, sans se presser pensèrent que la république était en danger. Ils mirent donc le temps qu’il fallait pour envoyer De Gaulle qui, " plus tonitruant tu meurs ", emberlificota la foule. Il venait tout juste de crier son fameux « je vous ai compris » en pensant « mais vous êtes une bande de cons ».
Près de l’amirauté, dans un quartier désert la nuit et peu fréquenté le jour, derrière une petite enceinte, un palais arabe très ancien, avec patio intérieur verdoyant et naturellement climatisé par des jets d’eau en gerbes, servit pendant cette période troublée de château des horreurs. Tu as déjà compris que Phébus en était l’âme damnée, qu’il commandait un groupe d’agents barbouzes, poseurs de bombes et spécialistes du coup de grâce. Cependant les appelés du contingent n’en ont jamais soupçonné l’existence, ainsi que la majorité des militaires de carrière qui auraient le sachant, désavoué sur le champ ces actions illégales.
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Et c’est ainsi que Marcel et Jules furent recrutés par le cousin Phébus, car lui aussi n’aimait pas se salir les mains et manipulait plus fou que lui pour les sales besognes. Dans les sous-sols aménagés sur deux niveaux, une grande salle voûtée, humide et dont les murs fabriquaient des couches épaisses de salpêtre, occupait la partie supérieure. Plus bas des petites cellules plongées dans la nuit et sans aucune aération, s’ouvraient sur un long couloir, éclairé faiblement, mais qui se prolongeait derrière une lourde porte, sur deux cents mètres, par une galerie qui montait en pente douce vers la Casbah. Ce mystérieux boyau en fin de parcours butait sur un éboulis de pierres, de gravats, de terre argileuse, entassés là pour dissimuler quelques horreurs passées. Toujours est-il que la curiosité de Jules lui commanda d’aller plus loin. Non seulement la main d’œuvre ne manquait pas dans les étages, mais surtout ce dernier n’avait pas son pareil pour diriger les travaux sous la menace permanente de son fusil à pompe. Tant et si bien qu’en deux jours ils vinrent à bout de l’obstacle. Le chantier se terminait et le bilan comptait une masse impressionnante de terre déplacée et un prisonnier mort, le seul qui eut le courage de traiter Jules de fou à lier.
Ses efforts ne furent pas vains, mais trente, mais cinquante fois ce qu’il en espérait. De l’autre coté, après la montée raide d’un escalier étroit, usé par les siècles, ils se heurtèrent à une porte fort ancienne, cloutée, solidement accrochée à des charnières en cuivre massif et fermée par une serrure turque, si belle, à imaginer que sa clef fût d’or et son mécanisme réservé aux palais des Mille et une nuits. Quoiqu’admiratif, Jules décida de fracasser cette pièce unique et déboucha enfin avec hommes et outils dans la chaufferie profonde et abandonnée d’un hammam séculaire. Vétustes, détraqués, ses fourneaux, ses tuyaux, ses cuves éventrées ne fournissaient plus l’eau chaude et la vapeur aux étages supérieurs, qui après une approche discrète, se révélèrent modernisés et encore en usage. Au cours d’une visite ultérieure, Jules et Marcel que la curiosité maladive poussait vers leur découverte, se retrouvèrent au bout d’un corridor qui menait vers la sortie. Sur la porte d’entrée ils purent lire l’enseigne : « Hammam El Basri », affichée dans l’impasse des bordels. On peut se demander pourquoi ces passages souterrains et secrets qui serpentent encore dans les entrailles des quartiers les plus anciens de la ville d’Alger, convergent tous vers le centre de la Casbah ou s’en éloignent pour atteindre la périphérie de la ville moderne. À force de rouvrir certaines galeries effondrées Jules au bout d’un mois d’acharnement déboucha enfin, tel un blaireau, dans celle qui reliait le commandement militaire de la 10 eme région aux vastes sous-sols du Gouvernement Général. Du coté caserne, une porte blindée était condamnée et gardée nuit et jour par les appelés en armes détachés aux services des transmissions. Dans la partie donnant sur la rue d’Isly, la résidence et les bureaux de l’état major du commandant en chef, alors délégué général du gouvernement fermaient plus tôt leurs volets depuis qu’un obus activiste lancé depuis les toits voisins avait manqué sa cible tout simplement parce que la fenêtre visée n’était pas la bonne. À cette époque vivant en permanence dans les locaux de cette immense caserne, je ne pouvais nullement savoir que mes deux lascars, tels des taupes renifleuses évoluaient secrètement non loin de moi, à l’étage en dessous. Je sais que pendant la bataille d’Alger, appelée ainsi dans la presse métropolitaine, certains de ces passages secrets qui furent utilisés jadis au cours de l’histoire tourmentée de la ville, reprirent du service, comme planque pour les combattants de l’ombre du FLN. D’autres permirent aussi de circuler d’un casernement à l’autre pour assurer sans témoins le transfert caché des prisonniers encore vivants et des morts encombrants.
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En suivant, traînant savate, les acteurs de ce filandreux cago-drame, tu pourrais entre autre me reprocher de t’emmener en des chemins interdits plus proches de l’enfer que du monde aérien. Si tu es asthmatique autant abandonner tout de suite ! mais attends un peu ! Conviens- en ! L’âme de l’homo-modernus n’a pas évolué beaucoup depuis le paléolithique et si j’ai tant envie de t’en parler, c’est qu’en écrivant l’histoire de ces tordus, je vide mon sac, car dans le tréfonds de mon cerveau droit, dorment encore des souvenirs, certes confus, mais remontés du fond des âges , lorsque, le sais-tu, Cro-Magnon notre arrière grand père s’exprimait à coup de massue ou en fléchant ses silex taillés, pour faire taire les insupportables grognements des bêtes menaçantes et des voisins de palier.
Mais revenons à nos larrons ! Dans la calebasse détraquée de Marcel une idée faramineuse venait de pointer : pourquoi ne pas transformer la galerie la plus vaste pour recréer ici les catacombes qui accueillirent à Rome les premiers martyrs chrétiens ?. Marcel se mit à rêver d’une vie souterraine qui ne pourrait jamais finir. Dorénavant croque-mort-embaumeur il s’établit donc dans une salle voûtée, humide à souhait qui lui dépigmenta la peau du visage et en fit un masque de mort vivant. Lui revinrent en mémoire quelques bribes de latin liturgique apprises au séminaire concernant la crucifixion et la mise au tombeau du Christ. Dans le coin le plus retiré de la salle néanmoins éclairé par des cierges, il confectionna un autel de fortune et une table d’embaumeur qu’il n’approchait pas sans avoir revêtu pour la cérémonie une gandoura blanche immaculée ou sans sa perruque égyptienne. Jules céda à son caprice et lui promit d’approvisionner l’endroit en cadavres bien frais, non pas que cette idée lui convînt mais pour ne pas contrarier l’entêtement de son ami à vouloir vivre comme un ver de terre, sans lumière du jour, sans soleil, sans raison. Néanmoins connaissant son besoin pressant il lui fit une provision de bouteilles des meilleurs crus du pays.
Lorsque le premier candidat à l’éternité lui fut livré il commença son œuvre par une taille de moustache, geste sacrilège en terre d’islam, puis il enroula méticuleusement des bandelettes de tissus blanc, découpées dans un drap militaire, jusqu’à ce que le cadavre devienne « poupée blanche, sur canapé sinistre ». Dans un chaudron au feu qui empuantissait le réduit et empoisonnait le Marcel, glougloutait un mélange de cire et de goudron liquide fumant. Il ne put achever son chef-d’œuvre car un malaise le terrassa. Les deux jours suivants, Jules pourtant inquiet mais incapable de penser juste, ne prit pas garde et on retrouva en piteux état l’apprenti sorcier au ras du sol battu, « très cassé » mais pas mort. À la va-vite un charnier fut improvisé dans un cul de basse fosse qui s’offrait béant au bout d’une galerie en partie inondée. La momie du fou inaugura ce lieu maudit, un parmi tant d’autres éparpillés de part le monde, où l’homme du vingtième siècle a su recréer une manière de charnier honteux réservé, ce me semble à tous ceux qui croient combattre pour un idéal, contre un pouvoir, un tyran ou une montagne de fric.
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Souvent j’ai essayé de comprendre ce qui poussait Marcel à ramper dans des trous sombres, des taupinières sentant la terre humide des tombeaux, ce qui l’attirait dans ces antichambres de l’enfer que sont les morgues, les chapelles ou les caveaux. Si tu trouves une explication fais-moi signe, j’achète ! Il mit dix jours à s’en remettre, tant et si bien que Jules se retrouva les mains libres pour passer à l’action dirigée, si l’on peut dire par son cousin qu’il appelait le capitaine tracasse, le trouvant chiant comme cagaille de nourrisson. De toute façon il continua à n’en faire qu’à sa tête et la considération qu’il portait aux galons dorés de son chef s’exprimait par un salut de la main gauche mais au niveau du nez. Alors les réprimandes le mettaient en condition pour commettre, soumettre et torturer. Le Phoebus manipulateur savait ce qu’il fallait dire à sa meute de chiens galeux, pour les doper. Et Jules, lui, partait au quart de tour. Un soir d’émeute larvée devant la fameuse Cafétéria éventrée de la rue Michelet, il ne put s’empêcher d’étriper un jeune étudiant apparemment musulman, qui n’avait pas trop compris ce qu’il faisait là au milieux de tout ce remue ménage. La scoumoune le fit sortir de chez lui au mauvais moment. Le père professeur à la fac située juste en face, reçut, pour avoir couru vers son fils, un coup d’assommoir sur la tronche suivi du coup de grâce de Jules. La bavure fit beaucoup de bruit en ville car les deux victimes en question, avaient semble-t-il un faciès hispano-hirsute qui provoqua la méprise. Phoebus mis Jules en réserve pendant quelque temps pour des actions plus minutieusement ciblées. Qu’allait-on dire de l’OAS si on tuait sans discernement. Pour noyer la rascasse, on prétendit que ce frangaoui de prof était un communiste pro-ceci, pro-cela.
« On peut attendre ce que dure une pause, mais pas plus » disait Jules qui n’aimait pas l’inaction. Cette dernière semaine il emprunta souvent le souterrain qui menait dans les sous-sols du gouvernement général où des décennies d’archives étaient rangées si l’on peut dire, mais plutôt en vrac, ficelées et mal classées, entassées sur des rayonnages croulant sous le poids de cette paperasse oubliée. Par hasard il tomba sur un maigre dossier qui comportait une seule photo jaunie ne montrant pas grand chose du massacre d’El-Alia en 55 et quelques lignes vaseuses, signalant la répression qui avait suivi cette tuerie honteuse. A Philippeville et Constantine, la réaction violente des autorités militaires de l’époque lui donna l’envie de pousser plus loin ses recherches. Acharné, il amplifia le désordre et finit par tomber sur ce qu’il ne cherchait pas, la preuve qu’un certain Singalon depuis monté en grade, actuellement officier supérieur en action dans le service d’intervention psychologique, s’était particulièrement distingué dans cette folle répression passée. Ce colonel ne crochetait pas dans la dentelle et continuait sa carrière de pacificateur sans état d’âme. Pourquoi ne pas tenter une farce de mauvais goût ? Sachant qu’entre midi et deux heures les bureaux de la Délégation Générale étaient vides, il s’aventura dans le service en question, laissant traîner sur la table de l’officier de garde, probablement en train de pisser aux toilettes de l’étage, la copie sous enveloppe du dossier plutôt gênant adressée à Singalon. Hors de lui, celui-ci, en fin d’après-midi envoya en faction permanente un légionnaire convalescent, avec ordre de capturer ou éliminer carrément le voleur d’archives indiscret. Il faut dire que le document en question, qui n’avait jamais été transmis aux autorités militaires de ce temps, on ne sait pourquoi, prouvait que le chef de cabinet du Gouverneur de l’époque avait demandé qu’une sanction disciplinaire soit signifiée à cet officier un peu trop efficace. Il n’y eut jamais de suite et le déroulement de sa carrière n’en souffrit point. Qui pouvait bien actuellement lui créer des emmerdes à retardement ? Une idée folle de Jules ! Jeu de fou ! Défi pour rien. Poussé par je ne sais quel besoin de nuire, il revint ensuite sur les lieux de sa découverte avec l’intention d’y mettre le feu. Arrivé par la galerie secrète, alors que la sentinelle ignorait ce chemin dérobé, Jules surpris son adversaire le désarma et lui trancha la gargamelle d’un rapide coup de rasoir. Prenant son temps, il enflamma plusieurs dossiers, le feu ainsi couva pendant quelques heures, puis la chaleur dégagée transforma subitement la vaste salle d’archives en un brasier fumigène. Non seulement les pompiers appelés en pleine nuit eurent du mal à éteindre cette fournaise, mais aussi on ne retrouva plus trace du soldat de garde. Il fut ultérieurement porté disparu au combat dans le Djebel-Moussa. Ainsi la première manche fut gagnée par Jules. Singalon, n’eut pas à chercher longtemps l’auteur de ce désastre. Un rappel écrit sur un papier froissé lui parvint par la poste à son domicile dans le quartier résidentiel d’El-biar. Il n’était pas heureux qu’on l’invitât à se présenter le mercredi suivant à dix huit heures aux portes du Lycée Bugeaud à la sortie du soir. Là, il attendit, habillé en civil ; un petit yaouled se glissa dans la foule des lycéens, lui remit un billet et s’enfuit en courant. « Colon Singalon , tu est un tueur d’élite, un sinistre exterminateur de population civile. Souviens-toi, tu as tué mon père, ma mère et ma petite sœur, à Philippeville, je vais te saigner comme un vulgaire cochon ! » …. Le billet l’invitait en outre à rester calfeutré chez lui sous peine de représailles où il était question de les lui couper menues et d’en faire des rillettes. En P.S., Julot, généreux lui proposait de se racheter en fournissant un renseignement, un seul, mais le bon, à déposer dans la salle des archives N° 4, dans les fichiers du cadastre d’Alger, section 21 - - El-biar- feuille 27 à la page indiquée. « Ici on veut savoir si l’ordre de bombarder Sakiet émanait de l’état major ou si l’incident était tout simplement une bavure militaire ». La réponse fut rapide, catégorique mais non signée, et ainsi il fut prouvé que pour ménager le bon déroulement de leur carrière, certains « fort en guerre », se montraient capables de quelques bassesses. Jules par le souterrain récupéra la missive et ainsi fut le seul à apprendre ce que les médias n’avaient jamais pu savoir. Il n’alla pas plus loin.
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- Tu ne l’as pas fendu, celui-là, jules ?
- Non c’est un collègue. Il tue sans trembloter, c’est un bousilleur qui méritait seulement une agacerie entre copains.
- C’est peut être le moment de s’éloigner de la capitale.
- Mon pauvre André, tu mouillotes le caleçon, tu as peur, on sent ça.
- Il faudra que tu nous la rendes notre Véranda, nos chemins bifurquent beau gosse. On repart bientôt en Kabylie et va te faire foutre.
Sous la menace André n’insista pas et disparut en acceptant d’abord, de gré ou de force, le partage du pactole. Après son départ qui fut mal vécu par Véranda, un certain ennui gagna le trio et Marcel privé de ses chaudrons se mit à lire la bible, fréquenta assidûment la cathédrale d’Alger pendant quelques jours et finit un soir sur le parvis en babouche et djellaba, buvant au goulot une bouteille de Martini à la barbe des passants musulmans outrés. D’abord insulté, puis couvert de crachats il fut reconduit par Jules et Véranda au PC du capitaine Phoebus qui le mit aux fers dans les caves pendant vingt quatre heures sans pain, sans vin, et sans lumière. Une fois de plus il en ressortit diminué, hagard, le bras gauche paralysé, la lèvre supérieure tirée d’un coté en un rictus figé ; il réclama à boire en bégayant, à genoux, suppliant Jules et pleurant dans les jupes de Véranda.
- Pendant mes crises les rats me persécutent, me mordent les oreilles et les doigts de pied ….Je veux mourir.
- Tais-toi mon pauvre Marcel, je te soignerai. Ce Phoebus branquignol est allé un peu trop loin. Je vais lui éclater le crane à la première occasion.
Véranda affectée par le brusque départ d’André se prit de pitié pour son compagnon d’infortune, le dorlota pendant une semaine et réussit à le remettre en selle en dosant ses rations d’alcool, en lui remontant le moral et en l’aidant à rééduquer son bras à moitié mort. Mais dans la tête dérangée de Marcel une haine démesurée contre le capitaine, enfla, occupa désormais ses pensées, sans répit, devenant son unique raison de vivre.
Lorsque Jules lui proposa de tout faire sauter et de disparaître Marcel jura de se venger et de transformer la baraque en menus-menus décombres.
39........
- Mais auparavant j’aimerais qu’on transforme le Hammam en marmite norvégienne. Ca va sentir le soufre et le goudron bouillant.
- Génial ! tu mérites le prix Nobel de la paix, Marcellin de mon cœur. On va bien rigoler. Et puis, tu sais c’est justice puisqu’on lutte pour une Algérie française, bretonne, normande, parisienne, basque et marseillaise …
- A nos enfants de la patrie i. e ….. !
Véranda un peu surprise par ce patriotisme débordant lui tendit une bouteille et la discussion prit fin. Phoebus venait à eux et pouvait entendre.
- J’ai décidé de vous rayer de mon équipe. Votre dernier esclandre en est la cause. Désolé !
Il venait là de signer son arrêt de mort. Il ne prêta pas attention au sinistre ricanement de Marcel. Jules, lui, haussa les épaules et se dit que la vie militaire ne convenait qu’aux chefs. Les petits, les sans grade, devaient crapahuter dans la pierraille, se taire et si possible se faire trucider pour la patrie méconnaissante et éternelle. Tu vois bien, il était comme tous les français, antimilitariste, grande gueule et à ses meilleurs moments complètement cinglé.
- Tiens, mon cul ! Esclavage en kaki, calot baissé sur l’œil droit, godillots serrés et je te salue bien bas, et je me garde à vous, et j’obéis à l’un et je faillote l’autre. Une vie de chien galleux tout juste autorisé à se gratter à rebrousse poil.
- Tu ne sais pas tout, mais ton cousin Phoebus, en plus est un pédé. Il batifole gaiement avec un maigrichon du contingent qui lui cire ses pompes. J’ai assisté à leur branle-bas intime, par hasard à l’infirmerie de l’étage. Ils sont mignons tout plein quand ils se les transforment en sucettes. Il faut entendre les roucoulades.
- Si je comprends bien il n’y a que des dingues autour de nous !
Véranda souffla sur le feu qui couvait. À tout moment, quoique sans raison, elle exprimait son dégoût, sa haine contre Phoebus qu’elle accusait d’avoir chassé André, celui-ci ayant repoussé soit disant les propositions érotico-scabreuses du capitaine.
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- On lui fera sa fête un peu plus tard. Il faut d’abord exploser le hammam.
Bien qu’il n’eût aucune idée de la manière, il imagina sans mal le but à atteindre : un grand trou rempli de gravats et d’eau chaude encore fumante. Ainsi, dans la salle souterraine s’accumulèrent des caisses de TNT, au pied des colonnettes fatiguées d’avoir supporté, pendant des siècles, les deux étages au dessus. Cette fois ci Véranda prit part à l’action et lorsqu’après les ultimes branchements, Jules décida de battre en retraite, très excitée, et subitement nue, elle dansa une lambada mauresque agitant son fouloir de soie et le faisant tournoyer au dessus de sa tête comme les femmes arabes aux jours de fête. Elle cria quelques « youyou » puis se laissa glisser à terre en sanglotant. Pourtant depuis fort longtemps elle ne connaissait plus l’apaisement que procurent les larmes. Puis le trio s’éloigna sachant très bien qu’au-dessus, les bains-vapeurs étaient ce jour-là réservés aux hommes. Pas de femmes, pas d’enfants ; seulement des combattants de l’ombre qui profitaient du lieu public pour se rencontrer, échanger des renseignements et faire circuler les ordres. Véranda insista au retour pour appuyer elle même sur la manette du contacteur. Elle se figea un instant et fermant les yeux elle enfonça le levier mortel. Un souffle violent parcouru le souterrain, suivi d’un grondement sourd atténué par les nombreux coudes du boyau.
Aussitôt, dans le quartier bouclé par les troupes, retentirent les sirènes des ambulances militaires évacuant les blessés et les morts vers l’hôpital Mustapha. Effectivement, comme l’avait rêvé Jules, le trou béant fumait et des petits geysers échappés des chaudières surchauffées giclotaient dans tous les sens, crachotant des vapeurs bouillantes et aspergeant les sauveteurs militaires manifestement peu zélés.
- Jules, il ne fallait pas me laisser allumer la mèche ; Je me dégoûte ! Je ne m’aimais pas beaucoup, mais maintenant j’ai du noir de charbon sur le cœur. Quand va cesser ce cauchemar ?
À la suite des deux compagnons, que la curiosité guidait vers les lieux du massacre, Phoebus leur emboîta le pas et ils arrivèrent en même temps au bord du gouffre.
- Cousin, que fais-tu là ? Ce sont tes sbires sans foi ni loi qui ont engendré cette horreur ? Tu es un vrai salaud, une ordure de capitaine ! A haute voix, sans se soucier de la présence hostile des habitants du quartier, Marcel sciemment provoqua une dispute qui en disait long sur la responsabilité du capitaine dans cette tuerie en vrac. Cerné de toutes parts par des arabes menaçants, Phoebus ne resta vivant qu’un court instant, succombant sous les coups de pieds au ventre et à la tête, piétiné par une foule grouillante mais apparemment immobile afin de ne pas attirer l’attention de la police militaire.
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- Ma petite Véranda, il a eu, comme tu le souhaitais la fin qu’il méritait.
- Qu’il aille au diable, ce mécréant !
Elle n’était certes pas assurée que tout cela pût faire revenir André et désespéré elle retourna trouver l’apaisement dans ses seringues. Ils décidèrent illico, de partir vers d’autres aventures. La Kabylie finalement les fascinait. Ils quittèrent la ville sans regret à bord d’une DS déglinguée, noire, passe-partout, qui attendait moteur en marche à dix pas d’un kiosque à journaux, alors que son proprio était en train d’acheter l’Echo d’Alger. La fuite ! Tactique proprement asiatique ! Disparaître dans le décor pour bien revenir sur les lieux. Malgré tout, en passant par Bordj-Menaiel ils risquaient de se faire repérer et ils décidèrent de ne pas s’y attarder. Juste le temps de garnir au passage le casier à bouteilles de Marcel. Ensuite, parce que la Petite Kabylie méritait le détour, ils envisagèrent la traversée de la forêt de Yakouren afin de rejoindre Bougie. Une longue descente en lacets relie ce massif verdoyant aux rivages oranais. Mais voilà ! En passant par Bordj, le boulanger, beau frère du cafetier Said, le loueur de cabanon, reconnut Marcel. Entre temps la paix des braves proclamée et les accords d’Evian signés, n’avaient pas calmé pour autant l’esprit de vengeance de certains habitants, qui ne comprenaient pas que certains d’entre eux aient pu servir le drapeau français en s’enrôlant chez les harkis. Ce matin là très tôt, fait inhabituel, une foule amassée devant la mosquée, s’impatientait autour d’une charrette tirée par un vieil âne fatigué. La procession s’engagea lentement dans la rue principale du bourg ; pas de femmes ! Amorties par les palabres, de véhémentes vociférations fusaient, aiguës, agressives, et chose imprévue, semblaient s’adresser non pas aux européens encore présents dans la ville, mais aux traîtres de leur propre communauté. Une chasse aux sorcières ? Non, plutôt la traque des anciens harkis, amis de la France coloniale, ceux qui, à leurs yeux, avaient fait le mauvais choix. Certains méritaient peut être par leurs exactions connues un juste châtiment. C’est ce que semblait exprimer cette foule en colère. Malheureusement, alors que Marcel remplissait son casier à bibine, il fut appréhendé et sans ménagement attaché aux ridelles de la charrette, debout, affolé, demandant pardon à dieu, essayant de se disculper. Tu as entendu parler du téléphone arabe ! Et bien, cette fois-ci il avait parfaitement fonctionné, et la vérité sur la crucifixion d’un héro kabyle à Mechtras circulait depuis quelques temps dans toute la région, à l’insu des forces françaises qui s’apprêtaient à quitter les lieux. Ce triste événement, insulte aux hommes et à l’Islam appelait la vengeance et un châtiment exemplaire. Véranda et Jules, tétanisés, cloués au fond de leur DS ne se hasardèrent pas et abandonnèrent pour le moment leur ami enchaîné. Ils s’éloignèrent de la ville et attendirent la nuit pour y revenir en douce. Là encore, Véranda très choquée pleura la mort certaine de son copain et préféra oublier en se shootant. Les condamnés furent promenés pendant un bon bout de temps dans la cité en folie. Auparavant, les bourreaux leurs avaient sectionné les mains et Marcel perdit ainsi les quatre doigts de sa main droite. En fin de parcours, abandonnés mourants ou presque par perte de leur sang, ils atterrirent dans la décharges aux ordures vers deux heures de l’après midi, en plein soleil. Marcel retrouvant ses esprits eu le courage de se lever, de traverser la ville, seul, et de s’éloigner en titubant, courbé, pitoyable, saignant sur la grand route. Parvenu au terme de son calvaire il s’effondra dans les bras de Véranda, épuisé, assoiffé surtout, puis il perdit connaissance. Inutile de te préciser que ce genre d’événement se reproduisit dans beaucoup de villages de la province et amena l’apaisement des rancunes. Une certaine joie de vivre due à la cessation des combats prit le dessus et la promesse d’une indépendance chèrement gagnée fit le reste. Marcel, très éprouvé, se réveilla le lendemain à l’hôpital de Tizi-Ouzou où de jeunes médecins du contingent étaient encore en service. Il avait horriblement soif et sa première préoccupation, fut de savoir, en regardant sa main mutilée, comment dorénavant il tiendrait la bouteille.
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Chapitre VI
La main coupée, la main du diable, avec seulement une griffe intacte, proéminente pointant toujours de l’autre coté, fut tant bien que mal emmaillotée dans un chiffon genre couche culotte. Marcel ne disparaissait pas derrière son pansement mais en le croisant dans la rue les tizi-ousiens ne voyaient que ça et certains ne se retenaient pas pour cracher à ses pieds. Peut être avaient-ils eux même, le jour précédent, sectionné quelques paluches traîtres pour assouvir leurs pulsions de vengeance. À l’hôpital de Tizi un vieux médecin kabyle, humaniste ou plutôt désabusé par la méchanceté de ses contemporains fit au mieux pour stopper l’hémorragie et poussa le trio vers la porte en recommandant la plus grande discrétion. Il acceptait mal que l’on puisse continuer à distiller la haine après la cessation des combats. Habitué à soigner à chaque printemps des queues interminables, à sa porte, de paludéens en crise, il fut pendant les sept années d’affrontements, souvent sollicité la nuit et emmené au maquis pour soigner en secret les jeunes combattants kabyles blessés ou mutilés............Tous trois, en attendant occupèrent une chambre à l’unique hôtel de la ville, un peu crasseux, vide depuis quelques temps, hanté par un gérant éthylique qui moyennant finance s’empressa d’approvisionner en vin, marché noir aidant, le Marcel plus assoiffé que jamais. Il lui promit même, à petit prix, de l’alcool à brûler, bon moyen de provoquer le retour des rats tourmenteurs dans ses délires de fou. Apitoyé par les souffrances de Marcel, le docteur vint lui refaire ses pansements chaque jour pendant une semaine. Alors qu’il se réfugiait tous les après-midi, recroquevillé dans un recoin du cimetière de la ville où les croix, les stèles et les croissants cohabitaient à petite distance, un vent évidemment de folie poussa ses deux compagnons désœuvrés sur la route conduisant au sanatorium. L’établissement fort vétuste eut son utilité pendant la période coloniale où la tuberculose était aussi répandue que la syphilis, le paludisme et la misère. Ne demeurait là-haut sur cette montagne au dessus des nuages qu’un vieux médecin pneumologue fonctionnaire, enfermé comme dans une citadelle avec un personnel très restreint, chargé des poubelles et de l’entretien des couloirs. Plus un seul malade dans les chambres vides. Il attendait sa nomination dans sa montagne savoyarde au centre hospitalier de St Sylvestre. Dès le lendemain au moment où il ouvrait sa porte pour descendre en ville, Véranda lui assura qu’elle était envoyée par les autorités sanitaires du gouvernement provisoire du Rocher Noir. Bien qu’hésitant il ne referma pas suffisamment vite et Jules impatient le bouscula quelque peu, rentra, et referma violemment la porte métallique blindée. Le bruit de la ferraille couvrit l’éclat de rire à l’unisson du trio diabolique. Le docteur Bombras ne se sentit pas rassuré quant aux intentions de ses visiteurs et baissant les bras il n’offrit aucune résistance lorsque Marcel lui posa sa main valide sur le crâne et lui présenta l’autre encore empaquetée, menaçante, le pouce entier pointant à travers les chiffons. Les bandes souillées dégageaient depuis trois jours une odeur insupportable. Ce qui les surprit tous, ce fut l’attitude du docteur Bombras qui sans l’ombre d’une hésitation lui parla avec douceur et l’entraîna vers la salle de soin rendue inutile faute de malades. Assisté par Véranda qui commençait à le trouver sympathique, le vieux toubib défit le bandage, désinfecta les plaies partiellement cicatrisées et réussit à refaire un pansement moins impressionnant. Puis ignorant la présence de son patient encore abasourdi, il entama une longue conversation avec son assistante occasionnelle dans le salon d’attente du centre.
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- Véranda, je ne sais que dire ou que faire mais vos deux copains n’ont pas besoin de me violenter pour obtenir mon aide. Je suis toubib dans ce pays de misère depuis tellement longtemps que rien ne me choque et j’ai déjà donné.
- François malgré votre âge, vous me plaisez beaucoup et je vais vous faire une confidence : j’ai besoin d’amitié. La vie pour moi est une vallée de larmes et seule l’héroïne me procure un soulagement. Jules aussi est accro, c’est un fou lucide et pervers. Marcel m’inquiète car sans votre soutien il tentera une fois de plus son suicide.
- J’ai deviné qu’il buvait sans retenue.
- Ce que vous n’admettrez pas facilement c’est que tous deux tuent et crucifient sans remord. La liste de leurs victimes est longue. Je suis fatiguée, mais fatiguée de les suivre partout et pour tout.
Entre temps, Jules en observation sur le solarium vitré, repéra en face, de l’autre coté de la route, un petit car à dix places rangé devant un immeuble auparavant réservé au personnel de l’hôpital, mais dont les appartements abritaient à présent les membres d’une mission russe de géologues, projeteurs de barrages agricoles. Leur laboratoire au rez-de-chaussée, équipé de petits broyeurs de roche, semblait tourner plein pot. Quatre ingénieurs et une belle géologue blonde comme une Natacha s’affairaient, remplissant avec minutie, des petites coupelles de terre pilée, qu’ils alignaient sur une vaste paillasse carrelée.
- Que peuvent-ils bien expérimenter, ces serbo- moscovites à grosse tête. La terre est pourrie dans ce bled ensorcelé.
Marcel, soulagé, avait rejoint son ami sur la terrasse.
- Cette terre, Jules, elle donne quand même les meilleurs vins de Méditerranée mais ces cons de ruscofs sont incapables de comprendre que le soleil, la terre et les grappes dorées peuvent créer la bonne bibine.
- Arrête de déconner, Marcel, ce qui m’intéresse moi c’est le mini-car de ces enfoirés. De toute façon leur permis de conduire russe n’est pas valable ici. Ils ne sont donc pas assurés. C’est bon pour nous. Ce soir je vais leur emprunter la guimbarde et ils ne pourront rien dire n’étant pas en règle.
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À l’orée de la nuit, malgré les conseils de prudence de Véranda, Jules attendit l’extinction des feux de la mission russe qui semblait fonctionner comme une caserne, pour se glisser dans le véhicule dont il desserra le frein à main. C’était suffisant pour que le car entame une descente et la poursuive moteur muet jusqu’au centre de la ville endormie. Les disques sentaient le métal surchauffé lorsqu’il s’immobilisa devant l’hôtel borgne qui les avait hébergés auparavant.
- Omar, grande autruche ! ponds-moi la note. On quitte le navire. Je monte récupérer mon sac
Lorsque Jules revint une étrange lueur fulgurait dans son regard méchant.
- Tu veux vraiment que je te paye ? Tu insistes grand corbeau charognard ! Où as-tu mis mes petits paquets de farine cachés au fond du sac ? Parle vite ou je te cabosse, espèce de patate aplatie.
Omar sentit le danger et s’exécuta.
- Je les ai mis de coté dans le coffre. Viens. A peine restitués et rangés au fond de la sacoche, la réapparition des sachets d’héroïne provoqua la réaction violente de Jules qui assomma le pauvre Omar en lui cognant à mort la tête dans la glace sans tain du couloir.
- Mon pauvre Omar, tu ressembles à une pastèque rouge écrabouillée. Ciao bambino !
Et tout joyeux, il démarra en trombe, traversa la ville en klaxonnant et en zigzags pour faire croire à tous les témoins surpris que les russes qui boivent, tu le sais très bien, comme des polonais, avaient dépassé ce soir là les bornes du possible. Le lendemain matin au lever du soleil, les militaires algériens retrouvèrent le mini car bien à sa place, devant le laboratoire. Le chef de mission encadré par les nouveaux gendarmes fut prié de suivre les représentants officiels du nouvel ordre algérien.
- Véranda, je crois que j’ai engendré là une couille diplomatique qui va enfler en orchite.
Après avoir bien réfléchi il ajouta joyeux :
- Pour notre survie, restons cachés. Prions pour que ces cons ne découvrent pas notre présence ici. As-tu amadoué le gentil docteur ? Tu es irrésistible, ma biche ! Continue comme ça et tu finiras par lui faire des pipes cochonnes.
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- Jules tu me fais de la peine en parlant ainsi. Le docteur est un brave type qui nous a pris en réelle sympathie.
- Alors d’accord pour une pose d’une quinzaine dans l’univers bouché des tubars pneumopathes. Toussons et crachons ! Il n’est de jouissance suprême que dans le simulacre. Etre malade par procuration, c’est jubilatoire. Yahoo ! Viens aux cuisines ma biche, c’est l’heure de croûter.
- Essaye d’appeler Marcel.
C’était inattendu ! Ils le retrouvèrent installé devant un jeu d’échec, avec pour adversaire, le docteur. Impossible de le bouger. Sa main gauche valide planant au dessus de l’échiquier, Marcel guettait tel l’épervier en chasse la moindre défaillance du toubib, inquiet, concentré, sûr d’avoir trouvé le champion capable de le battre. Celui-ci, ravigoté par un St. Emillion bon cru, reprenait petit à petit toute sa lucidité et était en train de donner une sévère leçon à un Bombras déconfit.
- Marcel, où as-tu appris à jouer ainsi ? Tu réagis comme le serpent minute. On n’a pas le temps ! Tu fulgures au picrate, mon ami.
- Si tu veux la performance, il faut marcher au rouge vif ou mieux à la blanche. Demande à Véranda ; elle te fera sans douleur une piquouze légère qui va te transformer la vie. Pour le damier c’est tout de suite échec et mat. Ca te catapulte illico champion Kasparov.
Jules s’annonça en claquant des mains.
- Oh ! Guérisseur de poumons pourris, tu devrais renvoyer tes deux esclaves, Mohand et Larbi ; Ils oublient de se laver, puottent comme deux putois et commencent à me les chiffonner molles et menues.
Il se tut un moment mais reprit vite le commandement.
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- Tout le monde au casse-graine. A partir d’aujourd’hui, je suis votre nouveau chef de service de « jemincrustologie » interne. Allez, fissa, au crachoir !
Tu vas me croire à peine. Le sanatorium se transforma sous l’impulsion de Véranda en centre de vacances, avec bain de lumière au solarium, viandes froides et crudités, siestes profondes, parties de cartes et d’échec, avec en prime un toubib transmuté sous l’effet de l’héroïne en honnête adversaire de Marcel. Autrement dit la drogue et la bibine face à face. Quant à Bombras il était fort possible qu’il eût perdu sa raison en tombant amoureux fou sur le tard de Véranda. Je ne sais pas ce que tu en penses, lecteur assidu, mais la cinquantaine passée, l’homme traverse une mauvaise passe faite d’un regain de’’libidose’’, vrai feu d’artifice des sens, suivi d’une déconfiture progressive. Toubib, à qui Véranda avait d’abord laissé l’espoir d’une galipette mais qui finit par céder, sortit de sa couenne de pisse vinaigre et s’éclata sans retenue le bignoulec. Il n’est jamais trop tard pour le sentiment et le fritti-frotta coquin. Au programme, en soirée surtout, tous deux se jouaient un film intitulé « amour, délice et drogue ». Une fois de plus Marcel et Jules acceptèrent superbement le stratagème, car ils pensaient que leur copine agissait pour leur assurer une pause prolongée et confortable au sana. Au dehors, l’enquête sur le meurtre de l’hôtelier aboutit au renvoi du chef de mission, rendu responsable de l’incident. À voir sa tronche de cosaque tombé de son cheval, il parut évident à tous les badauds qu’une isba perdue en Sibérie orientale lui était réservée pour le restant de ses jours. Jules pour ne pas surprendre ses amis, émit une pensée délicate :
- Mon brave Raspoutine, te voilà parti pour une perpette au goulag. Tu as failli à la tache. Ne m’en veux pas. Ici c’est le paradis des poumons et des têtes fêlées. Mille excuses pour ton voyage sans retour !
- Jules tu es sans moralité, tu te vautres dans l’abjection, tu exagères.
- Et toi toubib, tu te vautres dans le libertinage et la fornication. Mais attention ! Il faudra nous la rendre notre Véranda. Fais gaffe ! Tu dois mériter notre amitié à tout moment, sans faille.
On remplaça le chef de mission russe et l’incident fut oublié. Tous les matins Véranda faisait les courses en ville avec son toubib chéri, en pleine forme, rajeuni de dix ans, gavé d’amour, drogué avec modération par une magicienne de la seringue. L’accalmie se prolongea ainsi pendant l’été entier et lorsque vinrent les premiers jours de septembre, Jules, après ce long apaisement, éprouva le besoin impérieux de sortir de cet univers bouché et d’aller faire un tour jusqu’au sommet du promontoire. Il déboucha, un dimanche matin, au moment fort de la cérémonie, ébloui, les yeux pleins de soleil et intrigué par les gesticulations endiablées de quatre danseuses.
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Jules ne s’étonnait que lorsque tout semblait vibrer autour de lui. Pour cette étrange cérémonie, c’était donc vrai ce que le docteur lui avait raconté un soir. Il trouva donc le spectacle à son goût et se dit que les participants ne manquaient pas d’entrain. Comme il débouchait sur le terre plein, il se fit alors un soudain attroupement autour d’un petit sanctuaire. Sur son seuil, un Marabout, haut en couleur et enturbanné, trônait sur une haute chaise de bois, entouré de six branleurs de tambourins à grelots. Il comprit tout de suite que les danseuses en tourbillonnant dans la poussière, en poussant des’‘youyou’’ s’efforçaient d’atteindre un état second, une sorte de transe salutaire, seule manière de provoquer les spasmes de l’épilepsie. Et c’est ainsi que les victimes de cette maladie mystérieuse déclenchaient préventivement leur crise afin d’être libérées pour un temps de ce souci. A terre, dans les dernières convulsions, bavant comme des escargots au sel, roulant leurs yeux glauques, ces pauvres filles décoiffées, entortillées dans leurs voiles s’apaisèrent enfin. Ce désolant spectacle déclencha chez Julot une réaction violente, une envoûtante envie de tuer qu’il réussit à maîtriser malgré tout. Ce fut à ce moment précis que le saint homme debout, décollé de son siège, décida de rejoindre les danseuses figées à terre ; Il leur tendait successivement la main pour les aider à se relever. Le miracle d’Allah avait donc eu lieu et le Marabout en extase remercia dieu pour ses bienfaits. Puis le temps de prière venu ; tous se prosternèrent en direction de la Mecque. Discrètement de retour au Sana, Jules put imaginer toute une mise en scène, un assassinat spectacle, la crucifixion sur la porte de l’ermitage, de l’homme de dieu. Il prépara les clous, le marteau, la lame du sacrifice et les cordages nécessaires.
Ce soir là il réunit ses amis dans le salon d’attente de l’établissement.
- Toi, toubib ne t’inquiète pas trop, je vais te ligoter seulement sur ta chaise et te dire adieu.
Marcel et Véranda rechignèrent.
- Tu veux déjà partir, on est bien ici. C’est un paradis au dessus des nuages.
- Je n’ai pas encore vidé la cave. Il y a suffisamment de bibine pour une quinzaine. Restons !
C’était bien la première fois qu’ils s’opposaient tous deux aux décisions sans appel de leur ami qui n’apprécia pas la manœuvre. Tranchant, il menaça d’égorger Toubib et exhibait déjà son rasoir qui cependant resta fermé, car Véranda et Marcel lui promirent de le suivre sans réticence.
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- Ne te fâche pas, on te suit, lui dit soudain ce dernier.
Quand enfin, après avoir râlé, Véranda l’eut rassuré, il claqua des mains et se mit à brailler le Chant du départ puis imposa, en tapant rageusement du pied, le garde-à-vous à ses deux amis.
- Toi, toubib je te tuerai dans une autre vie. Je n’ai pas le temps ce soir. Tu ne nous a jamais vus. Bouche close, œil fermé, gestes évasifs. Tu piges ! Décrasseur de rognures pulmonaires ! Pourfendeur de pneumokocoses aiguës ! Ciao !
Pour étrange que cela puisse paraître, il lui tapa sur l’épaule, en signe d’amitié et se décida enfin à partir suivi de ses deux malheureux acolytes. Auparavant il voulut faire démarrer la vieille camionnette réformée du Sana.
- Tu parles d’une guimbarde, un vrai mille-pattes ! Dis moi toubib, depuis combien ton tacot n’a plus toussé ?
- Jules, mon ami, tu trouveras de l’essence dans la remise à droite du grand portail.
- Merci toubib ! Ciao !
Quand enfin, après avoir transvasé un jerricane, Jules réussit à réanimer la vieille carriole, le trio disparut dans la nuit. Il mit le cap sur le sanctuaire avec la ferme intention d’expédier Sidi Khaled Boumendjel Larbi, l’ermite, au paradis des marabouts. Quelque chose d’imprévu se passa, quand il eut hasardé sa tête dans l’unique lucarne ouverte du petit sanctuaire... Il poussa un cri, reçut un coup sur le haut du crâne, ce qui déclencha en lui une perte de mémoire et un drôle de comportement. À partir de ce moment, il reposa les mêmes questions cent fois et se mit à tourner en rond.
- Qui es-tu toi ? Et moi je fais quoi ici ?
- Je ne crois pas qu’il tienne le bon bout. Viens. On partira demain. Aide-le à embarquer.
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En repassant devant le Sana, Véranda stoppa, entra en trombe dans le hall pour libérer Bombras douloureusement ligoté.
- C’est grave ce qui arrive à Julot ?
- Je crains pour lui un ictus amnésique, une interruption momentanée de la mémoire pendant quelques heures seulement. Mais pour un drogué je ne sais pas comment cela peut évoluer.
Effectivement, notre malade traîna ses savates dans l’établissement pendant une partie de la semaine, ne sachant plus qui il était, ce qu’il faisait là. Il appelait ses amis en leur distribuant des noms d’oiseaux exotiques, jouait à cache-cache à longueur de journée dans les recoins, sans oublier ses doses quotidiennes d’héroïne qu’il réclamait avec insistance à Véranda. Pendant cette semaine de répit, ils durent supporter les fantaisies de ce pauvre Jules qui déambulait de la cave aux greniers, cherchant on ne sait quoi, houspillant sans relâche les uns pour savoir qui il était, les autres pour comprendre ce qu’il faisait là. Puis un beau matin il se réveilla au petit jour, en pleine forme, but un litre de café et décida qu’il était temps de préparer le départ. Heureux, riant plaisantant aimablement avec toubib, il l’embrassa sur le front en le quittant et prenant Véranda par la main, il alla s’installer au volant de la camionnette. Marcel, déconfit, la bouille en berne, rejoignit le groupe, traînant un gros sac bourré de bouteilles. En plein jour, traversant d’abord Tizi, ils s’éloignèrent sur la grand-route qui mène aux Beni-yenni, le village des bijoutiers et des pères blancs......... Toutes les montagnes du monde abritent des peuples fiers, hardis défenseurs de leur culture et de leur langue, se demandant depuis si longtemps pourquoi on vient de partout les faire chier sur leur petit bout de terre. Les kabyles, du haut de leur montagne ont épié de loin les passages mouvementés des Phéniciens, des romains, des arabes, des turcs et des français, pour se retrouver après deux millénaires enfin maîtres chez eux. Mieux vaut tard que jamais !
- Bonjour, mon père. Pouvons-nous entrer, le temps d’une prière ?
- Vous êtes les bienvenus, mon fils, et nous prierons plus tard. Venez !
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Mais la porte aussitôt refermée, ils furent invités à visiter les ateliers de poterie et de tissage du collège artisanal. Comme toujours, les moines avant de faire sermon, essayaient de fourguer leurs vases et leurs tapis. Dieu est gratuit ! Il peut attendre. Ce qu’on eût cru impossible deux jours avant stupéfia ses amis, car, fait inhabituel, Julot fouilla dans ses poches exhiba une liasse de billets et acheta tout un lot de bibelots qu’il offrit à Véranda. Elle se prit à souhaiter qu’il fût enfin guéri de sa folie tueuse. Le père De Marco, impressionné par sa délicatesse, lui suggéra la visite du village sous la conduite d’un de ses grands élèves.
- Allez donc admirer les petites merveilles des bijoutiers kabyles. C’est un art très ancien, une tradition villageoise, toute la beauté du monde dans l’émail, le corail et l’argent. Vous ne serez pas déçus.
Dans les petites ruelles caillouteuses et en pente du douar, Véranda pour ne pas se tordre les pieds, pris le bras de Jules et se laissa guider.
- Marcel, cache cette bouteille ou je vais me fâcher. Nous ne choquerons pas ces villageois accueillants. Attends d’être dans la forêt de Yakouren, tu pourras te défouler avec tes semblables. Tu y rencontreras les singes les plus jacasseurs de la planète.
Ce dernier traînait ses babouches, suivant tant bien que mal ses compagnons. Pourquoi, se disait-il, aller admirer toutes ces babioles de bonne femme, les ronds de cou, les colliers, broches et fibules, ces cache-cheville en argent massif qui font penser aux fers des galériens ?
- Choisis ma biche, aujourd’hui c’est moi qui offre.
Jules en pleine métamorphose morale, agissait, parlait, réagissait comme inspiré par un esprit frappeur, de ceux qui te tapent doucement sur l’épaule pour te rappeler que tu déconnes.
Véranda, comme une enfant qui obtient sa sucette, se mit à sangloter dans les bras de son Jules, tant et si bien qu’il lui offrit le plus coûteux et le plus beau bijou de l’atelier.
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- Heureuse, ma jolie ? Avec ça au cou tu risques de séduire le diable.
- Tu veux me marier ou quoi ? Ce collier irait bien avec la robe blanche, la couronne, les souliers à talons pointus. Imagine Marcel en smoking, signant de sa main de bois le registre des témoins. Mon Jules tu es un amour.
Chapitre VII
De retour au couvent, Jules commença alors à donner des signes de fatigue. Sur le chemin, un immense chêne, vieil arbre sacré, dont le tronc tourmenté abritait des petits cierges allumés, attira son attention. Quand enfin, après avoir fait halte devant cet arbre énigmatique, il reprit sa marche, ses pas le conduisirent malgré lui vers la camionnette où il exigea un départ précipité, sans un mot de politesse pour les pères blancs, sans explication, sans même s’apercevoir que Véranda, pressentant le pire s’était remise à pleurer.
- Ma pauvrette tu crois toujours au père noël.
Coincé dans l’espace étroit de la cabine, derrière les sièges, Marcel venait de résumer la situation à sa façon. Les quelques goulées d’une vinasse trop secouée par le voyage et trop vite avalée, n’avaient nullement atténué sa lucidité. Connaissant bien son compagnon d’infortune, il savait d’avance que la folie de Jules reprendrait le dessus tôt ou tard et agrémenterait la suite du voyage. La nuit les surpris au cœur de la forêt. Comme si toutes les emmerdes du monde les attendaient au moindre tournant, la vieille batterie du véhicule rendit l’âme et l’obscurité fut totale. On remit à plus tard de quitter cet endroit insolite. Recroquevillés sur le plateau arrière, sous la bâche déchirée, ils dormirent après avoir forcé les doses dans l’unique seringue du couple. Pour Marcel, l’accès au paradis était plus facile car il suffisait pour lui de tirer seulement un bouchon...... Tant était grande la stupéfaction de Jules, qu’au réveil, lorsqu’il s’aperçut qu’il avait quitté la route pour un simple chemin de terre, il se mit à arpenter le bois dans tous les sens et finit par découvrir dans une clairière une cabane abandonnée. Il se mit alors en tête de passer quelques temps dans cette forêt touffue. En fin d’après midi il s’éloigna du lieu, suivit un ancien chemin de transhumance, piétiné récemment par un troupeau de chèvres. Il s’approcha ainsi sans le savoir d’un monument fort ancien, datant probablement du Néolithique, qui n’était autre qu’un dolmen impressionnant, mystérieux et parfaitement conservé. Qu’il l’eût découvert ne l’étonna point, car soudain le rêve de la nuit passée lui revint à l’esprit. Une théorie d’êtres hirsutes, barbus, menaçants, portant la hache de pierre avaient pénétré dans un immense sarcophage de granite qui semblait les avaler un à un après les avoir transformés en squelettes.
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- Venez, venez voir ! Le tombeau du diable !
- Qu’as-tu encore déniché ? …
Ils suivirent tant bien que mal Jules et durent écarter quelques ronces pour mieux admirer cette étrange sépulture.
- Comment ce monument a t-il pu traverser cinq millénaires, debout, fermé et respecté par les hommes qu’il effrayait peut être.
- Il est aussi beau que le tombeau du grand Mamamouchi.
Marcel oubliant sa blessure à peine cicatrisée posa son moignon sur le granite surchauffé par un soleil implacable.
- Le roc est chaud, le froid dedans, les esprits y sont captifs et la terre ici est acide. Nous n’arriveront jamais à libérer leurs âmes en peine en poussant ces dalles plates et trop lourdes.
Jules entre temps, cherchait l’entrée, et la trouva cachée par un buisson, mais on ne pouvait pénétrer qu’en rampant le nez à terre et le cul rentré. Enfin une voix d’outre tombe leur parvient étouffée de l’intérieur du coffre.
- Endroit de rêve pour une sieste éternelle, il y fait frais, la lumière filtre à peine et il va falloir le remettre en service. Ce qui me chiffonne c’est qu’il n’est pas très haut et oblige le mort à rester couché sur le dos ou ventre à terre.
Véranda prise d’un frisson, s’éloigna apeurée, comprenant soudain que la folie meurtrière de Jules de nouveau appellerait un crime.
- Marcel, rentrons vite, la nuit nous gagne. Je suis fatiguée. Il fait déjà froid et pourtant je transpire.
- Demain il fera jour ! Et je jure sur ta main coupée, que nous ne quitterons la forêt qu’après l’enterrement.
- De quel trépassé parles-tu ?
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Un autre que Jules n’aurait pas pu répondre. Mais lui trouva la juste formule.
- La mort, ça court les chemins, il faut tomber dessus. Tu sais qu’elle me poursuit et me provoque, la camarde, avec sa faux, son linceul, son rictus imbécile et son regard éteint.
Il ne savait pas si bien dire car le lendemain, à la cabane ils eurent la visite d’un pète sec, vieux pied-noir, ancien instituteur, semblant égaré et pourtant sachant très bien où il allait. L’appareil photo en bandoulière, il demanda la permission de pelliculer Véranda, fière de son nouveau collier.
- On ne saurait se faire une idée, affirma-t-il, de la richesse archéologique de cette région. Vous ne savez peut être pas qu’à cent pas d’ici se dresse un très ancien dolmen. À ma retraite j’ai choisi de rester dans ce pays où j’ai passé ma jeunesse et fait carrière. J’étudie pour le CRNS les vestiges préhistoriques. C’est ma passion. Si cela vous intéresse, suivez-moi, je peux vous montrer une merveille.
Jules au comble de l’excitation, se retint et lui emboîta le pas.
- Nous sommes le premier novembre, jour béni des morts. Fleurs sauvages et couronnes de ronces ! Déambulons et prions pour les hommes de l’âge de pierre. Oh l’instit ! Peux-tu nous expliquer comment ces gugus ont pu déplacer ces énormes dalles. Et pourquoi y a t-il dans celui là quatre cellules séparées par des murs intérieurs en croix.
- Jeune homme, vous me posez la bonne question. Le premier emplacement était réservé aux chefs, le second aux hommes chasseurs, les deux autres aux femmes et aux enfants. N’oublions pas que ces sépultures étaient des fosses communes.
En levant le doigt, Jules posa, celle qui dérangeait, la question au vieux maître d’école, pour laquelle il n’eut pas le temps de trop réfléchir.
- Arrivé au bout d’une vie, quelle vision dernière vous aiderait à partir sans regret ?
- Photographier, une jeune femme complètement nue et aussi belle que votre compagne.
- Véranda, fait donc plaisir au vieux shnock.
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Il n’eut pas le loisir de jouir longtemps du spectacle, l’appareil lui échappa des mains. Une lame étincelante au soleil venait de lui trancher le cou ? Il tomba juste devant l’entrée basse du monument.
- Marcel donne moi un coup de main pour ensevelir ce chrétien dans la plus païenne des tombes. Oh ! Excuse ! Je ne pensais plus à ton bras court.
Tant bien que mal il réussit à tirer seul dans le coffre la dépouille sanglante du trépassé. Fin tragique et pour longtemps ignorée, car personne ne s’aventurait plus dans cette partie de la forêt qu’on disait hantée au village voisin. Quelques singes maigres et des sangliers craintifs étaient les seuls habitants de cette contrée sauvage.
- Si maintenant nous partions, je me sens un élan d’enfer. Allez, en route ?
Il fallut pousser la camionnette pour la faire démarrer.
- Mais enfin, Jules tu roules trop vite.
Il avait devant lui la lumière matinale d’un soleil radieux et quelques kilomètres de descente sur la ville de Bougie.
- Je regrette bien de ne pouvoir ralentir. Les freins ont lâché, la batterie est morte ….
- Et tu conduis comme un automate qui a cramé ses fusibles.
Dans un tournant plus tordu que les autres et qui n’en finissait pas de tourner, il obligea un véhicule à quitter la route.
- En voilà un qui vient d’embrasser le fond du ravin.
Un bruit de tôles éclatées, une grande flamme ! Le voyage s’annonçait plein d’embûches. Puis sur le plat la camionnette ralentit progressivement. C’est alors que prenant sa tête dans les mains, il lâcha le volant, fit une embardée sur la route droite et se retrouva planté dans le talus. La portière s’ouvrit toute seule et il tomba de son siège dans l’herbe grasse qui amortit sa chute. Marcel et Véranda assistèrent à la plus sévère crise d’épilepsie qui de temps à autre le secouait fortement. Il bavait de l’écume, soubresautait comme un cabri ligoté et se cognait les poings sur le sol caillouteux. Et comme la crise s’éternisait, Marcel découragé, triste de voir son ami se débattre contre le diable se mit à réciter la prière des morts, à débiter les bribes confuses d’un requiem des trépassés en latin de messe. Il but ensuite deux mini bouteilles de vin mousseux que l’arrêt brutal avait projeté hors du sac. Véranda pleurait et transpirait et en tremblant réussit à se piquer dans la bonne veine. L’apaisement suivit, le sien et celui de Julot qui passa un temps fou à relever la tête pour dire comme si rien ne s’était passé :
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- Tiens, j’ai dû perdre la route …..
- Tu as perdu la tête, oui ! Tu as même failli nous quitter, gros malin. Ta crise cette fois a duré plus que d’habitude.
Il refusa d’admettre l’évidence et qu’on pût le prendre pour un grand malade.
- Ne t’inquiète, je tiens la forme, mais rendu à Bougie j’irai à confesse pour me laver de toutes mes turpitudes. Il me faudra trouver sur le champ, un curé laveur, un confesseur des fous, un exorciste pour me libérer du malin.
Comme il reprenait la route, après avoir fait pousser le véhicule récalcitrant, Jules au volant se mit à réciter les vers estropiés de la Légende des siècles. Il ne put dépasser le dixième et fut obligé d’improviser le reste. Attention les dégâts ! À la fin de l’envoi plus rien ne rimait, les phrases se bousculaient, dénuées de sens et finissaient dans un gargouillis d’arrière gorge ponctuées de petits coups de poing sur le volant. Marcel qui n’était pas en reste dans l’improvisation, se mit à chanter d’une voix de baryton aphone, un passage connu du Trouvère en italien de Naples. Nul doute que si tous deux, s’était produit ainsi à l’Olympia, au nom de l’art nouveau, ils eussent mérité les applaudissements soutenus des auditeurs. Les publics actuels apprécient les spectacles étranges et les thèmes ubuesques. Si tu montres que tu as compris quelque chose dans les couloirs, à la sortie, tu seras conspué, pris pour un rétro, un réac, un dinosaure attardé. Ils cessèrent enfin, non qu’ils fussent à cours d’imagination mais parce que leur envie de pisser sur le bord de la route devenait mordante. Arrêt ! Il ne faut pas se leurrer. Cette envie là, satisfaite procure le divin soulagement. Ce qui paraît bizarre malgré tout c’est qu’elle est contagieuse, qu’un pipi en appelle un autre et que pisser en duo, en trio ou en quatuor augmente la force de l’apaisement. Tu vas prétendre, lecteur assidu, que je déconne. Ben non ! Car Véranda ne se sentant plus de joie, s’accroupit, posa culotte, bien en vue sur le bord de la route, probablement pour respecter le rite. Mais, braguettes mal fermées et culotte en travers, tous trois durent courir un peu, pour rattraper la camionnette qui frein à main desserré, avait capricieusement repris la descente.
En face de l’église Saint Vincent, ils stoppèrent en catastrophe en se servant uniquement du frein à main, ce qui mit la camionnette en travers de la route. Ils durent la pousser pour la garer près du trottoir, sous le regard effaré de l’hôtelier Si Maloud Fares qui sur son seuil attendait le client. Il faut dire que le quartier, habité surtout par des européens, s’était vidé complètement à cause de l’exode forcé de la communauté française.
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- Nous voilà dans un désert, mes doux agneaux. Je parie que le curé de la paroisse se cache dans le fond de son église. Ou peut être est-il déjà parti lui aussi sans laisser d’adresse.
- Mais enfin Jules, pourquoi veux-tu à tout prix rencontrer un curé ? Ce ne sont pas des gens à tuer froidement. Tu en as fait assez comme ça.
Véranda aida Marcel, le guidant par le bras, dans l’escalier, car à certains moments victime d’éblouissements soudains, il perdait momentanément la vue. Cependant traînant son lourd sac à bouteille, qu’il n’aurait pas lâché pour un empire, il retrouva ses yeux au troisième étage et voulut une chambre à lui tout seul car, disait-il :
- J’ai besoin de dormir, de me reprendre, de faire le point, de me repentir. Mes angoisses m’étouffent, moi aussi je veux confesser mes péchés ………
Ils s’installèrent tant bien que mal dans cet hôtel borgne dont le nouveau propriétaire s'empressa de vanter la vue, le confort pourtant minable, la situation au centre de la ville à dix pas d’une église.
- Est-ce vrai que le curé aurait fermé son tabernacle et fui comme un rat ne laissant derrière lui que l’odeur de l’encens et quelques cierges éteints ?
- Monsieur Jules, tu dis la vérité vraie et tu peux aller faire ta prière quand tu veux. Le père Varisse était un OAS méchant et raciste. Il est parti avec la peur et il a oublié de fermer la porte d'entrée de la sacristie.
- Pour une bonne nouvelle, c'est une bonne nouvelle ! Ne m’appelle plus Jules mais "Père Simon ", je suis le nouveau curé de la paroisse.
- Et c'est comme ça que tu couches dans la même chambre que ta bonne.
- Si maintenant tu me cherches des poux, je vais t'envoyer au diable des chrétiens. Il ne te pardonnera rien. Tu ne pourras même plus te relever, après ta dernière prière du soir.
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Se reprenant sur le champ, il se fit un nouvel ami en sortant du fond de sa poche une liasse de billets neufs dont l’un plus brillant que les autres, atterrit dans la main tendue de Maloud.
- Toi, tu ferais un bon musulman car tu donnes facilement aux pauvres.
Le lendemain dimanche, la porte principale s’ouvrit et une silhouette de curé en chasuble de messe, apparut furtivement sur le parvis, cigarette au bec et dévisageant les rares européens qui passaient à l'ombre, de l’autre coté de la rue, en faisant semblant de ne rien voir. À croire que seul les mécréants étaient restés encore quelques temps dans ce pays dorénavant inhospitalier, hostile et déglingué pour longtemps.
Derrière l’autel une simple trappe s’ouvrait sur un escalier en colimaçon qui menait à une petite crypte sans tombeaux, sans reliques, sombre et vide. Mais au fond, un solide placard en bois de chêne, cadenassé, éveilla la curiosité de Jules qui n’avait pas encore quitté les habits sacerdotaux. Il essaya d’ouvrir mais en vain ; S'il avait réussi du premier coup, il eût été heureux d’y mettre immédiatement son nez. La porte ne céda que le lendemain matin, gonds arrachée à l’aide d’une barre de fer trouvée dans une remise derrière la sacristie. Dans le placard ouvert n’étaient pas entreposés des confitures. Jusqu’à ce que ses amis le rejoignent, appelés par ses cris, il resta debout immobile et sans voix, les mains jointes, le regard figé et l’étole de travers.
- Oh, là, là ! Deux ciboires en or, un ostensoir grand comme un soleil, un calice en vermeil, coupes, burettes et goupillon !
- Jules ne prends pas le ciboire consacré. Nul autre qu’un vrai prêtre ne devrait y toucher. C’est pécher, c’est l’enfer.
- Et l’encensoir, je peux ?
Muni de l’objet liturgique, il alluma une boulette d’encens restée entière au fond et en récitant un pot pourri de prières, il enfuma tout le local. Véranda apeurée se mit à tousser comme une tubarde, disparut pour aller se cacher dans la tribune et s'installa devant le pupitre du grand orgue. Elle mit en marche l’instrument monumental et joua "au clair de la lune" car là se bornait sa culture musicale. Ce n’était pas le cas de Marcel qui se précipita, prit la place de son amie et posant ses mains sur le clavier s’aperçut tout à coup qu’il lui manquait quatre doigts. Stupéfait, il reprit l’escalier alla s’agenouiller au pied de l’autel et resta en prière pendant une bonne heure, sans bouger et sans boire. …. En fin de matinée, alors que la vieille horloge de l’hôtel de ville sonnait la mi-journée, Jules tira la corde de la cloche, la plus petite des trois, celle qui annonce l’angélus. Aussi, en début d’après midi, deux belles mères maltaises, endimanchées, poussèrent la porte latérale et s’avancèrent vers les prie-Dieu abandonnés là par leur propriétaires.
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C'est alors que Jules, devenu Père Simon depuis peu, en curé d’opérette, descendit le vieil escalier de pierre du campanile. Il fit trois fois la génuflexion devant la croix en buis du christ, dressée longue et triste comme un gibet juste au dessus de l’autel. Tant était grande son désir de berner ces brebis égarées qu'il prit en les voyant une attitude de saint homme, de Tartuffe en scène, yeux baissés, mains jointes, pas feutrés d’archimandrite grec et bouche en cul de poule.
- Vous avez eu, Mesdames, la bonne grâce de revenir à la bergerie de dieu. Je suis votre nouveau prêtre et je vous recommande de bien vouloir m’appeler dorénavant " Père Simon ".
- Nous sommes venus prier pour nos maris assassinés durant les évènements. Nous aimerions que quelques messes soient célébrées, qui les aideraient à quitter le purgatoire où ils doivent expier toutes leurs turpitudes passées.
Quand enfin, après avoir prié tant et plus, Marcel se releva, il s’approcha des deux mémères et les accompagna jusque sur le parvis, en leur promettant une profusion de prières pour leurs chers maris défunts. Rendez-vous fut pris pour le dimanche suivant à dix heures du matin. Jules avait pendant le reste de la semaine reçu des paroissiens inquiets, confessé une vieille dame sans péchés, et donné une petite somme d’argent à un clochard qui ne savait pas encore si ses faibles moyens lui permettraient de quitter enfin le pays. Touchés par la grâce les trois compagnons de misère oublièrent ce qu'ils étaient devenus, firent malgré eux une retraite salutaire et passèrent leur temps à lire à haute voix la bible sans trop comprendre le message.
Quelque chose d’inattendu se passa le dimanche matin, quand il ouvrit le portail de l’église à dix heures. Non seulement les deux matrones étaient déjà là accompagnées des familles au grand complet, mais aussi porteuses de fleurs et de légumes qu’elles offrirent au Père Simon. En outre une camionnette de bois sec fut déversée devant la porte du presbytère pour alimenter le poêle et la vieille cuisinière en fonte de Monsieur le curé. Alors dans l’œil sec du Père Simon, on vit couler quelques larmes et il se mit à bafouiller des remerciements, directement, disait-il, venus du ciel. L'assistance prit place et la messe pour le salut des âmes commença sans tarder. Marcel qui en savait long sur les pratiques, les rites et les sacrements, avait en deux jours à peine, initié son copain curé débutant, lui décrivant sur une grande feuille de papier posée sur l’autel, tous les gestes, toutes les phrases latines à dégoiser pendant la messe. Certes à un rythme très lent, l’office se déroula sans trop de bavures. « L’ite missa est » prononcé, après un échange amical, à l'entrée de la nef où les remerciements chaleureux enchantèrent Jules, tous se dispersèrent contents et rassurés.
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On était aux premiers jours de décembre. La semaine égrenait ses jours paisibles pour le trio du diable touché par la grâce, enfin tout en gentillesses réciproques et sincères. Miracle ou médecine de Dieu pour les maladies de l'âme! …..Mais aux approches de Noël, sournoisement d’étranges visions vinrent effrayer Jules qui n’en croyant pas ses yeux avait pu reconnaître le diable, gesticulant sur la chaire, entouré de flammèches, de bulles irisées, d'étincelles écarlates et de cornes dressées.
- Dieu est témoin que le diable habite cette église.
- Mon Jules que vois-tu ? Evacue ton tourment, résiste, ne te laisse pas séduire par le malin hirsute, réagis sans tarder, insulte-le et montre lui la croix.
- Il est là, il ricane, il grimace, il me nargue. Il va prendre mon corps et torturer mon âme. Dieu tout puissant, chassez le !
Marcel, plus imbibé tu meurs, vint donc au secours de son ami, autour duquel dans une sarabande diabolique, Satan en personne se révélait à lui, trépignant sur l’autel, ou suspendu comme une chauve souris au grand lustre de cristal du transept.
- Je vais te délivrer. Appelons Véranda. Je me souviens de quelques bribes de la prière à saint Michel Archange, qui peut être exhaussée si elle est récitée par de simples fidèles, avec une grande ferveur.
- Marcel, tu me sauves. Viens que je t'embrasse.
- Sois confiant ! Cette prière devrait mettre le démon en fuite.
Dans la bibliothèque de la sacristie, Véranda trouva enfin le texte entier de cette prière qu’elle rapporta en courant à Marcel.
- Récite et nous répèterons.
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Alors dans l’église vide et silencieuse, leurs voix s’élevèrent soudain vers la voûte.
" Très glorieux prince des armées célestes, présentez au Très Haut nos prières et saisissez vous même l’antique serpent qui n’est autre que le diable, pour le précipiter enchaîné dans les abîmes ".
Ensuite, Jules encore affublé des ornements sacrés du prêtre, récita debout, tourné vers la croix, le psaume 67. Longtemps, jusqu'à midi, ils prièrent sans que de nouveau l’image de Satan n’apparût. Soulagé, délivré, il alla sonner l’angélus. Les heures passèrent ….Cependant à minuit, dormant seul au presbytère, et sous l’emprise d’une dose quelque peu dépassée, il se réveilla, non dans son lit, mais affalé au pied de l’autel, en chaussettes et caleçon long.
- Par Belzébuth où suis-je ? Que Satan me vienne en aide. Oh ! Prince des ténèbres vient guider mes pensées, mes actes et mes délires.
Pris alors d’une soudaine furie, il se précipita sur tous les ornements de l’église et avec une violence inouïe il mit en pièces les saints en plâtre, arracha les tentures, les bannières, brisa les chaises, renversa les vases, piétina les peintures du chemin de croix, et épuisé, tomba en catalepsie sur les marches du chœur. Au petit matin, Marcel déjà remis en selle par une rasade de rhum, découvrit stupéfait, son compagnon dans ce triste état. Quelques moments après il revint accompagné de Véranda. Ils fermèrent immédiatement toutes les entrées du sanctuaire
- Je ne sais pas si nos prières ont été entendues mais le résultat prouve que nous sommes de l’autre coté et le malin est en nous. L’Archange et Dieu lui même sont sourdingues à mourir !
- Quittons ces lieux maudits. En partant l’ancien prêtre a dû laisser la porte ouverte au diable.
Cette fois là c'est Véranda qui prit la décision seule, poussée par la peur, l’angoisse et le désespoir des damnés. Jules devenu légume, une fois de plus se laissa guider. Avant de partir, une visite au garage le plus proche s’imposait à cause du relâchement récent des freins. Alors qu’il n’avait donné aucun signe, arrivé sur place il descendit en catastrophe, et s’emparant d'une clé anglaise de fort calibre, il se mit à marteler le capot de la fourgonnette.
- Je ne veux pas emmener avec moi Satan et ses diablotins. Emchi ! Emchi !
Puis rassuré il reprit sa place et de la journée on ne l’entendit plus. Je ne saurais te dire, fidèle lectrice, ce que fit le mécanicien pour réparer un tacot aussi pourri. Largement payé pour un bricolage d’une heure qu’il appela " une purge ", il venait de dépanner son premier client, depuis l’achat récent du garage à un européen sur le départ.
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Véranda au volant prit la première direction qui se présentait et se retrouva sans le savoir sur la route de Bône. Le voyage s’acheva dans les ruines d’Hippone en vue du tombeau de St Augustin.
- Regarde sur la colline encore un autre antre du diable.
- Le crois-tu capable de nous relancer jusqu’ici ?
- Ne le cherche pas. Il est probablement dans la camionnette, caché sous le capot dans le chaud du moteur.
CHAPITRE VIII
Ils se sentaient d'autant plus perdus, que ce jour là, un vent glacé les gifla à peine la portière ouverte. C'est alors qu'ils eurent l’idée de se cacher aux pieds des murs romains près des citernes d’Adrien. Sagement ils déposèrent les sacs à malice qui contenaient la seringue, la poudre et une provision de bouteilles de rhum de la Martinique rescapées du voyage. L'apaisement suivit et tels des clochards sans toit ils passèrent leur nuit aplatis dans leur tacot à l’abri de la bâche déchirée, grelottant et geignant comme des chiots orphelins. Le surlendemain, quelque chose se passa qui n’était pas prévu. Aussi étrange que cela puisse paraître ils furent sommés à huit heures du matin par des militaires locaux, de s'éloigner en vitesse avec armes et bagages pour laisser la place à ces entêtés. Ceux ci, armés de pelles et de pioches se mirent à creuser en surface un peu partout à la recherche d’on ne sait quoi. Néanmoins de loin, Jules commença à comprendre au bout d'une bonne heure, le but de la manœuvre. Ces militaires zélés étaient tout bonnement en train de dégager les squelettes d’un charnier, souvenir macabre d’une guerre d'indépendance qui avait trop duré. Les corps furent religieusement déposés dans de grandes housses et alignés au pied du tombeau de St. Augustin. Jules eut aimé à ce moment pouvoir approcher, mais alors que les autres partaient, une sentinelle fut laissée sur place pour veiller sur les morts ensachés.
- On verra cette nuit. Ce grand couillon est en train de dresser une tente militaire et un lit de camp. On va le faire dormir sur ses trois oreilles.
- Hippone est un lieu sinistre, Partons ! ……… Véranda avait bien raison car disait-elle " la nuit ici est plus noire qu’ailleurs ". Je n’aime pas ces ruines et ces tombeaux ; ça pue la mort. Partons !
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Mais Marcel ne l’entendait pas ainsi car une idée folle venait de lui brouiller l’esprit. Comment faire pour escamoter la sentinelle et ajouter un certain piquant à la cérémonie du lendemain ? Jules très excité pour faire plaisir à son ami, promit de trouver la réponse. Or tard dans la nuit un ronflement opportun échappé de la tente vint donner le signal attendu. Véranda munie d’une seringue administra au soldat guetteur, tenu en joug par Marcel, une dose canon d’héroïne pure. De quoi le faire dormir pendant quarante huit heures bien comptées. C’est alors qu’un drôle de personnage, échevelé et légèrement éméché vint rejoindre les trois maboules en pleine action. Tout d’abord il supplia Marcel de lui offrir une rasade de rhum. Qui pouvait penser qu’après avoir bu il leur révèlerait un secret dangereux ? Il avoua en pleurant que parmi ses six cadavres exhumés figurait son fils Moussa assassiné.
- Je les ai vus, de mes yeux vus, les tuer d'une balle dans le crâne. Les sbires du chef Amirouche, envoyé par le Caire firent la plus sanglante épuration parmi nos rang, éliminant ainsi tous les partisans modérés du MNA. C’est injuste car nous étions les combattants de la première heure.
- Ces militaires zélés sont-ils au courant ?
- Probablement non ! Mais les familles avaient demandé aux autorités de reconnaître les faits. En ce moment ils camouflent leurs propres exactions et sont très gênés.
Là, un silence suivit la révélation. Jules imagina rapidement une mise en scène qui affirma-t-il devait perturber la mission des militaires. La sentinelle perdu dans ses hallucinations se laissa ficeler aux grilles de l’illustre tombeau. Jules rédigea sur un bout de carton, bien lisible la fin lamentable et injuste de ces six militants assassinés par leurs frères. Marcel, n’oublia pas de confectionner une croix de bois qu’il installa bien en vue devant le reposoir. Conscients d’avoir ajouté une larme de vérité à l'Histoire, ils proposèrent ensuite à Slimane, le vieux garde champêtre témoins, une petite place dans leur véhicule déglingué. Il ne se fit pas prier, content d’avoir joué un mauvais tour aux assassins de son fils. Il ne savait pas ce qui l’attendait. Véranda l’avait bien interrogé. Elle doutait qu’il eût vraiment assisté de près au meurtre de son fils unique. Au prime abord il resta muet, se ferma comme une huître, puis un jour de cafard il lui raconta l’événement qui avait attristé pour toujours sa pauvre vie. Le pire c’est qu'il se croyait coupable, car au moment des faits il avait assisté de loin à cette horreur, sans réagir.
- Je n’ai pas eu le temps, suis arrivé trop tard ; j'aurais dû courir. C’est de ma faute. Je n’ai pas pu le défendre ….j’aurais dû ….. à quoi bon ….
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Véranda compatissante consola le vieux Slimane mais sans conviction, car il semblait évident qu'il crèverait sans s'être pardonné. Et pourtant d’après son récit son intervention eut été vaine et fatale pour lui aussi. La vengeance ? Cette idée ne l’avait plus quitté. D’ailleurs, il cherchait depuis ce temps l’exécuteur et avait cru le reconnaître un jour à la caisse d’une station service hors de la ville située juste avant la plage "Toche "sur la corniche. Celui-ci, ancien commandant de la rébellion, connu dans toute la région pour sa bravoure et son acharnement au combat avait tant lutté pour se retrouver en fin de compte, petit propriétaire d’une pompe à essence. Il vendait aussi des bouteilles de gaz, du coca et des chewing-gums américains. Chemin faisant, Slimane leur indiqua une destination inattendue.
- C’est là ! Jules, prends cette piste, tu arriveras sur la place du phare. En ce moment il est inoccupé et je sais comment y pénétrer.
- Mon brave Slimane, tu es un fou génial. C’est l’hôtel gratuit, la planque idéale, le repos du terrier, le Negresco du voyageur sans soucis.
- On planque le tacot et on attend ce soir pour aller aux provisions à bouteilles. Je suis à sec. Ca urge. ….Marcel exprimait à tout moment son obsession, sa peur de la bouteille vide qu’il jetait chaque fois avec un geste de colère.
Un escalier en colimaçon les fit déboucher sur le balcon circulaire qui surplombait la mer. Le phare perché sur la falaise s’élevait à trente mètres et ses lanternes éteintes miroitaient au soleil couchant, juste à ce moment là. En dessous Véranda, plus réaliste que ses compagnons inspecta la cuisine et se dit qu’elle aurait bien du mal à faire bouillir la marmite. Fatiguée du voyage, elle s’isola dans un coin sortit son attirail et s’injecta son sérum de vérité …..
- Tant pis pour le repas du soir, les garçons se débrouilleront en se faisant une omelette sans œufs.
Il ne fallut pas attendre longtemps pour que Julot mette au point un plan compliqué pour venger son nouvel ami Slimane. Les jours passaient paisibles, agrémentés de riches bouffes et de bonnes bouteilles. Le vieux berbère, quoique musulman, buvait comme un trou et s’entendait fort bien avec Marcel qui lui expliquait à longueur de journée les subtiles qualités du vin, les saveurs, le bouquet, la tenue en main du verre à pied, le geste qui fait tourner le divin nectar avant le contact des lèvres pour le glouglou final. Slimane sans trop comprendre imitait son ami mais surtout recherchait l’effet, l’oubli, l’ivresse qui d’abord berce puis fait dormir. Le soir de Noël approchait et malgré le départ définitif des européens de la ville, une messe de minuit devait être célébrée en présence de quelques berbères chrétiens, anciens orphelins élevés par les sœurs et un nombre restreint de vieux français plutôt fauchés qui ne voulaient pas partir, ne sachant où aller ne connaissant pas l’ancienne métropole, ni l’Italie ni l’Espagne. Ils étaient nés là, et pensaient y mourir. Jules choisit le soir de fête pour mettre à exécution la vengeance devenue la sienne, son affaire, son chef d’œuvre, la preuve éclatante de son génie. Effectivement éclatante, son idée ! Cagoules, bombe artisanale, mise à feu à l’essence, mise à sac de la caisse, enlèvement, séquestration …. Etc …
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- Jules tu es le diable en personne. Nul autre que toi ne pourrait mieux venger mon fils. Tu vas me redonner mon honneur. Je mourrai enfin débarrassé de mon tourment.
- Ne t’inquiète ! On va le scaramoucher, le scarboniser, lui pomper la vie à petit feu, tu verras !
Le fameux soir venu, cela se sentait dans l’immobilité de la rue que toute l’activité de la ville avait cessé, sauf autour de l’église où quelques chrétiens réunis attendaient une messe sans joie. Vers minuit, la camionnette prit le chemin des plages et s’arrêta non loin de la station Total. Au préalable un coup de téléphone de Slimane au proprio lui annonça en arabe qu’une des vitrines du garage venait d’être brisée. Il joua parfaitement la surprise du passant attardé découvrant quelque chose d’anormal. Il suffisait maintenant d’attendre que le vaillant propriétaire de ce commerce veuille bien se montrer dans les parages. C’est ce qui advint, minuit passé. Le commandant Barça ne descendit pas tout de suite de sa Mercedes garée en face. Il ne réussit pas longtemps à contenir sa curiosité car rien ne bougeait, tout était calme. Traversant la rue déserte, furtif comme un chat de gouttière, il pénétra dans sa boutique par la verrière béante et alluma toutes les lumières en même temps. Probablement armé et habitué aux dangers il ne se méfia pas de la camionnette de Jules qui venait de stopper devant les trois pompes éclairées.
- Bonsoir Monsieur, une chance pour moi, la station est ouverte il serait temps que je fasse le plein. Suis à sec et en route pour Bougie.
- La station est fermée. Obligé d'être là un moment car des cambrioleurs ont visité ma caisse vide et brisé ma vitrine.
- Mille excuses ! Avec votre permission nous attendrons sur votre parking la réouverture du matin.
La réaction sans arrogance de Jules fit bonne impression et le commandant consentit à les servir sur le champ malgré l’heure tardive. C'est alors que Slimane sortit comme un diable du véhicule, laissa tomber une grosse bouteille pleine d’essence au pied de son ennemi tandis que Marcel y jetait une boite d’allumette entière enflammée. Le commandant prit feu et les trois idiots mirent du temps à étouffer les flammes, mais trop tard. Avant d'embarquer leur victime mal en point ils incendièrent toutes les installations, puis disparurent dans la nuit. Plus personne n’entendit plus parler de ce valeureux combattant pompiste, mais toute la ville ce soir là entendit l'énorme explosion des bouteilles de gaz entreposées. Le retour vers le phare éteint, plongé ce soir là dans une brume épaisse se fit sans rencontrer quiconque. Pour mieux dissimuler leur repli, ils roulaient sans lumière, sans précipitation. Ce n'était pas le moment pour Slimane de relâcher sa proie. À l’arrière du véhicule il achevait de ficeler sa victime et les chaos de la piste à chaque sursaut, resserraient un peu plus les liens qu’il nouait avec soin et provoquaient les plaintes du supplicié. Inutile de te dire que ses brûlures commençaient vraiment à le faire souffrir et à plusieurs reprises il s’était de nouveau évanoui.
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- Vieux salaud ! Enculé ! Mata i rouch asri alnach ! Tu as assassiné mon fils à Hippone. Il faut que tu payes, fils de pute. Tu es né dans un bordel.
Il ressassait les mêmes injures, le frappant au visage, et excitait sa douleur en le secouant comme un paillasson merdeux. Tu voudrais bien savoir ce qui transforme un paisible père de famille en brute épaisse, ce qui peut réveiller soudain une méchanceté extrême chez un brave paysan comme Slimane ? L’homme trop longtemps malheureux ou se laisse mourir comme un chien malade, ou atteint la folie au bord de la vengeance. Slimane à partir de ce moment là rejoignit le peloton des fous et ses débordements cruels étonnèrent même ses nouveaux amis. Lui, qui jusque là avait été la victime devint un bourreau tourmenteur implacable. Il tint à savoir le nom de tous ceux qui avaient pris part à cette tuerie injuste et il obtint satisfaction en forçant son talent. Barça le révolutionnaire qui avait exécuté les jeunes combattants seulement coupables d’appartenir à un mouvement politique modéré, pensait depuis toujours qu’il n’avait fait que son devoir. Soumis à la question il commença à demander pardon, à reconnaître qu’il avait été manipulé par des gens de l’extérieur, et que ces condamnations à mort émanaient du commandement supérieur du front. Jules prêtait main forte à son copain.
- Tu as combattu pour trois pompes à essence. Tu es devenu le larbin des gens à fric. Pour venger Slimane je vais te pomper la vie, goutte à goutte, te faire souffrir, te faire admettre que ton destin ne vaut guère plus que le sort d’un rat que l'on noie dans un baquet d’eau puante …..Et Slimane d’ajouter :
- Fils de rapace, ta gueule est plus sale et brûlée qu’une tête de mouton qui sort du four, enfant pourri de ta mère qui t'as enfanté par son cul.
Ce langage imagé enchantait le copain Marcel qui entre deux goulées s’efforçait de répéter à sa façon ces bouillantes insultes. Pour élever le niveau de ses péroraisons confuses, il voulut en dire long sur l’instinct de vengeance, la cruauté, la folie et le suicide qui calme enfin la bête humaine. Il ne réussit pas à se faire entendre, alors sans se soucier d’être écouter il se parla à lui même. " Un musulman, d’abord ne se suicide pas ….. Chez nous par contre, tu peux sans être inquiété par le juge fêter ton départ d’un bon coup de pistolet ou de fusil de chasse et même te rater ….. Bien que !…. dans des temps plus anciens en Bretagne où on ne plaisantait pas avec Monsieur le curé, le corps du suicidé accroché sur une claie et face à terre était traîné à la fosse aux chiens …… Dans l’antiquité, ma foi ! Pour échapper à la honte il était recommandé de se trucider tout seul, proprement au poison ou à la ciguë. …".
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- Mon cher Slimane si un jour ça te dit, tu iras rejoindre la confrérie des refroidis consentants, avec comme copains Caton, le Socrate bavard et le valeureux Sénèque ….. Tu ne daignes pas écouter le plus intelligent d’entre nous. Véranda viens que je t’explique. Toi, je sais, tu vas comprendre. Slimane déprime, il est sur le chemin triste de la mort violente et en tuant l’autre il se tue lui même. Je parie ma meilleure bouteille qu’il va demain attenter à ses jours. Ca me chiffonne.
Il ne croyait pas si bien dire. Le lendemain ils retrouvèrent la dépouille du commandant complètement nu, à moitié pelée, suppurante et nauséabonde et dans une posture bien singulière, le Slimane, la corde aux pieds, la tête en bas, à l’extérieur, car il avait sauté dans le vide par la lucarne. Jules, doué de sens pratique coupa tout simplement la corde et récupéra sans attendre, le corps du pendu au pied de la tour, un peu fracassé, mais bien mort. " A-t-on idée de se pendre à l’envers ?" fut l'oraison funèbre du pauvre Slimane. …..Mais avant de partir, comme cela se décidait chaque fois qu’un cadavre devait rejoindre le placard des horreurs, Jules trouva tout naturel de mettre au sel les deux victimes. Près d’un tonneau qui occupait un coin de la buanderie du phare, il venait de découvrir un sac de cinquante kilos de gros sel marin, entreposé là sans raison apparente. En tout cas il n'hésita pas un instant à mettre en conserve le commandant et son bourreau, recroquevillés, soudés étroitement l’un à l’autre faisant trempette dans la saumure comme de vulgaires jambons. Marcel prit plaisir à parler à Slimane qui ne pouvait l’entendre, s’excusant de n’avoir pu lui préparer une salaison au vin comme cela se fait dans certaines campagnes à cochons.
À quoi bon retarder davantage le départ ? Prendre la route, quitter, ne pas regarder en arrière, sans en savoir plus sur ce qui vous attend, c’est ça être libre et insouciant quand en plus un gros grain de folie pilote l’attelage. Vogue la galère ! Au volant de la carriole Jules et Véranda entonnèrent une chanson paillarde où étaient décrits les nénés de la mère Michele et les roupettes du père Vicelard. Le hasard les mena à La Calle, petite ville au bord de la mer, port de pêche où étaient amarrés trois vieux chalutiers à sardines qui n’avaient pas encore changé de propriétaire. Celui-ci, parti depuis peu ne trouvant aucun acheteur, avait tout abandonné sur place et fermé sa pharmacie.
- L’appel du large, mes agneaux ! Je renifle comme pour flairer la bonne direction, là où cela sent le meilleur chemin, l’authentique escapade vers les îles du midi.
Sur le quai, Jules, des trois, choisit le bateau qui lui semblait le plus récent repeint en vert de gris et plus ventru que ses semblables.
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- Nous appareillons demain à l’aube. Marcel fait ta provision de bouteilles dès ce soir. Ma Véranda chérie, je t'offre une croisière sans escale et en fin de parcours tu connaîtras Capri, Porto Fino, Porto Cervo en Italie ou en Sardaigne. Choisis !
À quoi bon s’inquiéter ? La nuit venue, il visita les trois embarcations, vérifia le niveau des réservoirs de mazout et pensa que rien ne s’opposait à ce départ. La nuit sereine les enveloppa de brume ; Ils dormirent à bord bercés doucement par les vaguelettes du port. Auparavant Marcel avait pris la précaution d’aller fracasser la camionnette contre un tas de gravats dans la décharge municipale.
- Adieu ma belle, te voilà en préretraite, tu nous as assez secoués, finie la virée en roue libre ! Tu restes au pays, nous on s’éjecte. Ce bled pourri commence à nous peser.
En effet depuis quelque temps, tous les trois rêvaient d’un voyage qui ne finirait jamais, un voyage au bout de l'ennui, un départ sans retour, une aventure de rêve dans un pays lointain. Le savaient-ils vraiment ce qu’étaient leurs désirs ? Les amarres rejetées par dessus bord ne les retenaient plus collés à cette terre qui les avait vus passer seulement, fous à lier, venant d'où on ne sait et n’allant nulle part. Ceux d’ici qui les avaient connus étaient raides et bien morts. Pourquoi, avaient-ils épargné le toubib, André et quelques autres ? Je ne saurais te dire. Dans l’humide brumasse de ce matin d’hiver le bateau quitta le port et disparut sans réveiller personne. Jules, à l’intuition mit le cap au nord-est et assis à la barre, dans la cabine de pilotage, s’enfonça sur le crâne une casquette crasseuse qui traînait sur la table des cartes. Sa première préoccupation fut d’envoyer Marcel vérifier si l’eau douce embarquée était encore potable. Ce pauvre idiot revint assez vite et protesta de son innocence. Ce n’était quand même pas lui qui était chargé de la provision d’eau ! Par contre il proposa naïvement de mettre tout le monde au gros rouge. Alors Jules fit semblant de s’être trompé, d’avoir omis, d’avoir merdé et se mit à pleurer sans larmes en tambourinant des poings sur le tableau de bord.
- Oh, le con, l’enfoiré que je suis ! Sans eau la vie s’éteint. Il va falloir faire une escale dans un super marché. Nous ne sommes pas loin de la Tunisie, cap sur Bizerte.
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Un demi jour plus tard, Jules vint s’amarrer en douceur au quai du vieux port, enchâssé dans les murailles anciennes de la Médina, petite ville agréable sise à l’entrée du grand lac de Bizerte. Son premier caprice fut de patienter, d’attendre la nuit tombée pour s’aventurer dans la cité. Que de fois n’avait il pu freiner son impatience maladive ? Tant et si bien qu'il quitta seul le navire, laissant ses compagnons, l’un accroché à sa bouteille, l’autre en train de s’injecter une ration de paradis. Et puis, il ne pouvait pas rester sans agir. Dans une petite ruelle sordide où toutes les boutiques étaient déjà fermées, il trouva ce qu’il cherchait, une épicerie minable et discrète, pleine à craquer de denrées en grand désordre, sucre, café, pâtes, sel, eaux minérales, dates sèches, olives en conserve, fruits et légumes d’hiver.
- Dis-moi vieux, si tu as une camionnette peux-tu livrer assez de bouffe et d’eau pour quelques jours de navigation sur mon chalutier. Nous quittons l’Algérie pour l’Italie peut être.
- Ce soir, cher Monsieur, je ne me retiendrai pas de vous parler comme à un frère. Je crois bien que nous avons besoin l'un de l'autre.
Une aussi étrange réaction intrigua Jules qui ne dit mot et attendit la suite.
- Voilà, je suis juif ! Comme vous le savez peut être la vie ici depuis l’indépendance est devenue intenable pour nous. Tous les miens et mes amis sont déjà partis. Echangeons ! Toutes les provisions de mon magasin contre un passage gratuit pour moi et mon épouse Rachel. Je me nomme Mardochée Cohen et j’attendais la première occasion pour m’éclipser en douce et sans laisser d’adresse.
- Tu me plais Mardo ! Moi c’est Jules.
Il se fit un silence et ils tombèrent tous deux dans les bras l’un de l’autre. Et comme le temps pressait, ils se mirent au travail, vidèrent tout ce qui traînait encore dans l’échoppe et en trois allers retours remplirent le bateau de mangeaille, de valises, d’accessoires de cuisine, de bouteilles de gaz butane, et d’eau enfin. Rachel, grassouillette, contente de partir et sautillante dans ses petits souliers à talons hauts plut très fort à Marcel qui lui offrit son bras sur l’échelle de coupée et lui souhaita la bienvenue à bord. Imagine une petite bonne femme rondelette, courte sur pattes, silhouette bonbonne, mais avec des yeux de braise, une bouche pulpeuse, peau blancheur yaourt, fessier avantageux et une petite voix de souris blessée. Toutes les femmes ont un charme. Marcel succomba aussitôt et délaissant quelques instants la bouteille, accompagna Rachel dans le dortoir aux marins, portant sa valise et dissimulant son autre main.
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- Ton mari est gentil mais laid comme un crapaud. Tu peux encore avec lui ?
- Marcel, vous ne seriez pas en train de me faire un brin de cour. Oh! Vous êtes blessé. Auriez-vous mis la main où il ne fallait pas ?
En fait il était en train d’égarer sa main valide sur les rondeurs appétissantes de Rachel qui ne rechignait pas.
- Mon cher Marcel, il va falloir se cacher. Le bateau est petit et Mardochée assez cocu et malheureux ainsi.
Elle lui expliqua alors en détail les circonstances de son mariage, le rejet des beaux parents qui ne voulaient pas d’une femme française dans la famille, les humiliations et la pauvreté car son mari n’avait jamais été aidé par sa communauté. Il ne pratiquait plus, n’allait plus à la synagogue et vivait chichement comme un petit commerçant miséreux.
- Rachel, je t’adore et j’ai envie de toi. On choisira le bon moment. Veux-tu ?
Bien nouvelle cette passion ! Marcel dut inventer un paquet de mensonges pour impressionner favorablement la coquine qui rêvait depuis fort longtemps d’une autre vie. Dans la très étroite salle à manger-cuisine, tous assis à table, ils se contentèrent d’un repas froid improvisé en puisant dans les cageots de Mardochée. Personne ne s’aperçut que les deux amoureux se regardaient dans le blanc des yeux par dessus le panier d’oranges mures. Que Mardochée fût cocu, n’épouvantait personne. Mais sa laideur pourtant à faire pleurer, te séchait les yeux. Comment le bon dieu avait-il pu créer un clone aussi disgracieux, une tête de pastèque cuite, un corps desséché de cabri malade, un vrai cauchemar de nuit de noce avortée. C’est ainsi que Véranda me l’avait décrit en prison. Quand tu parles de la laideur des autres, c’est normal, tu en rajoutes et plus tu dis et plus ta propre image embellit le miroir. Peut être, plus jeune avait il su séduire. Mais par la suite, les années passées parmi ses cageots de légumes avaient sans pitié mûri sa tronche et boursouflé sa couenne. Un vrai chou-fleur pommé ! Tu voudrais bien savoir si Rachel au début…...Et bien oui ! La laideur lui donnait des frissons, des ardeurs, et fait étrange elle ne jouissait bruyamment que bousculée dans les cageots. Mais Mardochée, tu as deviné, n’était pas le seul à en profiter. Il ne pouvait à son retour que constater les désordres de la boutique, surtout dans la remise, au fond, à l’abri des regards.
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Quant à Marcel, sa silhouette, ses gestes mesurés et sa main désormais gantée lui donnaient l’allure d’un Monsieur distingué. Sa laideur à lui, était toute concentrée dans son regard. Ses yeux ne regardaient pas devant, mais en dedans, cherchant en lui une vérité démoniaque, qui le guidait pas à pas sur le chemin du mal, le sentier des horreurs, les bourbiers de la mort. Personne sur ce bateau du diable ne ressentit la force de cet envoûtement. Rachel frôlait les anges, dandinait du croupion et sans trop s’en cacher, se penchait en avant pour mieux montrer sa cuisse ou grimpait à l'échelle suivie de son amant promis. Pimpant, émoustillé, étonné malgré ses abus, de la verdeur de son envie, il ne pensa plus qu’à une seule chose, coincer Rachel dans un recoin de cale sèche et baiser, jusqu’à plus fort tu crèves.
Comme si cela devait les rendre plus joyeux et pourquoi pas plus intelligents, les deux amoureux étrennèrent leurs premières étreintes à califourchon sur un enroulement de cordages noueux, au fond d’une étroite remise à la proue du navire, fermée par une claie métallique qui ne cachait nullement leurs ébats. Tant et si bien que Jules attiré par les gémissements fous de la grosse Rara, s’approcha pour applaudir et affirma en rigolant et en capitaine averti, que le mal d’amour était préférable au mal de mer. Et pendant ce temps là, Mardochée sur le pont dégueulait sa tripe sur les mailles du chalut, ignorant le comportement ignominieux de sa chère épouse, qui venait tout juste et durablement sans doute de péter les plombs. Enfermé dans un bateau, de tangage en roulis, de secousses en sursauts, on finit par ressembler au funambule de foire, les bras tendus, genoux pliés, pour faire le moindre pas. Et lorsque tu dégobilles au bastingage, fais gaffe de ne pas rendre l’âme car l’air marin est humide. Ce que ne savait pas encore Mardochée, c’est que de vie à trépas la route n'est pas longue et que les mailles du filet se resserrait déjà autour de lui.
CHAPITRE IX
Depuis le départ la météo marine radotait, annonçant " une mer belle à peu agitée" avec vent au cul en matinée et douce brise au crépuscule. Un ronron de diesel, amorti, s'échappait du ventre creux de l’embarcation et Jules seul maître à bord après dieu, aux commandes barrait au nord-est se faufilant entre le soleil levant du matin et le couchant du soir. La nuit le trapèze d’Orion avec ses trois petites étoiles sœurs au centre avait bien au dessus de lui l’air de le suivre partout. C’est tout ce qu'il savait du ciel nocturne. Véranda passait son temps à faire des réussites et ne s'entretenait guère avec le passager clandestin. Le problème c’est qu'il était de nationalité tunisienne. Que venait-il faire en Italie ou en France, sans passeport et sans espoir de retour ? Lorsqu'il en parla à Jules, celui-ci lui répondit que son bateau n'avait pas de marche arrière.
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- Mon pauvre Mardochée, non seulement tu es cocu, mais tu viens nous emmerder avec tes problèmes. Sais-tu que tu navigues sur un bateau fantôme ?
- Jules es-tu vraiment mon ami ?
- Mais oui, je suis ton pote ! Mais sur mon bateau on n’a pas le droit d’être triste ou constipé. Tu effaces tes peurs, tu dors, tu bois le vin de Marcel en levant ton verre à chaque goulée à la santé de Rachel. Elle au moins elle profite de sa sortie. Une vraie bombe, ta femme !
Là, surpris d’abord puis honteux, il encaissa la vérité. De toute façon il avait toujours accepté. Cocu, pas content mais résigné. Au gré des vagues, le chalutier délicatement traçait son sillage sur la mer calmée. À bord, tant bien que mal on se supportait, mais lorsqu’apparaissait Rachel, suivie de près par son amant collé à ses fesses comme un caniche heureux, les quelques ricanements de Jules annonçaient forcément l’imminence d’un sinistrodrame. Il n’était pourtant pas doté d’antennes comme les capricornes des buissons, mais il sentait confusément l’approche des catastrophes. N’avait-il pas reconnu dans les regards coincés de Rachel une lueur de rancune tenace contre son avorton de mari. Comme s’il eut accointance avec le diable il avait deviné que quelque chose d’horrible se préparait et avec délectation il se dit que cette fois-ci il n’y serait pour rien " Ce coup là, j'irai au théâtre en spectateur, la vie d’artiste, merci, j’ai déjà donné ".
Au cœur de l’après midi une bonne dizaine de cormorans tournoyèrent au dessus, mais reprirent leur migration vers le sud. Non seulement on sait que les superstitions ont la peau dure mais même lorsqu'on y croit à peine on en parle pour se faire peur et embrouiller un peu plus les mystères de la vie.
- Marcel, j'appréhende. Ces oiseaux qui tournicotent dans la brume nous annonce un malheur.
- Tu exagères toujours ! Tu diabolises plein pot. À te croire Moïse sur le Sinaï c’était du pipeau, tu forces un peu trop ton talent.
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Cependant un cri déchirant mais bref vint troubler leurs propos, suivi d’un raclement de câble sur des poulies rouillées et d’un ralentissement soudain du navire. Ils s’élancèrent comme pour arriver ensemble sur les lieux du drame.
- Premier acte, scène un ! Tu avais bien raison. Tu prémonitionnes comme Mme Soleil. Comment fais-tu donc ?
- Je sonde l’ombre, le noir des âmes, les regards en dedans, les chancres du cœur, la pourriture des sentiments chez les désespérés. Ca sent fort, ça pue l’aigre.
Rachel, placée en retrait tenait encore dans ses mains tremblantes le levier qui pouvait en un instant très court libérer le chalut. Le pauvre Mardochée d’abord assis sur la glissière métallique, happé par le câble de l’immense et lourd filet gisait coupé en deux juste au niveau de la ceinture, tandis que la poche grande ouverte du chalut s’éloignait lentement dans l’écume. Le corps déchiqueté, sanguinolent par petits soubresauts glissa vers la grande bouche béante qui avala les deux morceaux tous crus. On ne sut pas de suite si Rachel avait…À quoi bon s’interroger sur les intentions bonnes ou mauvaises des autres ? Son idiot disparut donc sans laisser d'adresse. Jules que le ralentissement du navire inquiétait, coupa à coups de hache les derniers filins du piège à poissons qui s’enfonça lentement en tournoyant dans les eaux glauques et froides.
- "Adieu, Mardochée ! En bas tu vas faire figure de poisson d’avril hors saison " marmonna le Jules tout en rejoignant le poste de pilotage.
Rachel, choquée resta un long moment seule sur le pont arrière, rivée au levier du destin. Par petits cris de souris agonisante elle appela Marcel qui vint la consoler, la couvrant de baisers, de caresses cochonnes. Elle s’évanouit dans ses bras et il fallut quand même une bonne heure pour la réconforter et lui faire admettre qu’elle serait dorénavant veuve, seule au monde mais libre.
- Mon mari, ce n’était pas grand chose. Un crapaud qui coassait en yiddish ! Un avorton d’épicerie mozabite, une erreur regrettable de la nature perverse.
- Ne médis pas, mais dis moi si tu m’aimes. Je n’ai jamais connu ça, moi j'ai besoin de savoir.
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Plutôt déçu, Marcel attendit la réponse pendant quatre jours pleins. Elle se décida enfin lorsqu’elle comprit que Marcel désespéré était en train de se noyer dans l'alcool. Elle avoua enfin.
- Si tu veux savoir, c’est pour toi que j’ai envoyé Mardochée à la baille. Je revendique, j’assume au nom de notre amour.
Marcel n'en revenait pas. Délaissant la bouteille quelque peu, il vécut dès lors une courte lune de miel qui s’acheva bien avant la fin du voyage. Ils ne se cachèrent plus et faisaient rageusement l’amour un peu partout sans vergogne, sans se douter que ce spectacle permanent finirait par rapprocher Véranda et Julot dont l’ardeur avait fléchi depuis assez longtemps. Ainsi la Ste Anne devint le bateau du bonheur !
Mais au fil des jours, les cageots de Mardochée perdirent leur fraîcheur, les élans amoureux s’espacèrent et une molle indifférence éteignit les dernières tendresses des deux couples. Comment t’expliquer qu'un vieux chalutier n’est pas un paquebot. C'est cambouis et latrines, passerelles et recoins, odeurs fortes de mazout et goudron, lits superposés, quatre mètres carrés pour la salle de commande et puis cette vibration permanente, amplifiée, qui te perce les os et meurtrit tes tympans. Au fil de l’eau, Jules n’était pas tellement sûr de sa route et en réalité ne savait pas encore où il allait. Par contre les deux amants diaboliques, eux savaient ce qu’ils trouveraient au fond de leurs bouteilles. D’abord réticente, Rachel que Véranda appelait désormais la mardochicide, découvrit l’oubli dans l’ivresse, entraînée par son chéri qu’elle suivait partout comme une chienne blessée, titubant dans les échelles ou sur le pont. Devant la porte que Jules fermait dès la nuit tombée, ils cherchaient tous deux un sommeil qui ne venait pas. Les jupes retroussées, les cheveux poisseux, les joues en feu, Rachel ressemblait de plus en plus à un poisson lune échappé de la mer des Sargasses. Lorsque le froid de la nuit commençait à n’être plus supportable, ils finissaient tous deux dans le dortoir, accroupis sur une vieille carpette, agrippés l’un à l’autre, muets, tristes à mourir, incapables de se souvenir de leur nom, ne sachant plus qu’ils étaient sur un bateau et reconnaissant à peine leurs compagnons de voyage. Tu parles d’un voyage ! Les seuls êtres à bord qui méritaient leur billet aller habitaient le recoin sombre des moteurs, furetant dans la cuisine, grignoteurs de détritus, de cartons jetés, de légumes pourris laissés au fond des cageots. Une escouade de rats habitait donc le navire qui transportait ainsi dans ses tripes des bestioles de l’autre rive, plus ventrues et affamées que les nôtres. A leur vue, Marcel crut d’abord reconnaître les rats enragés de ses délires, gros comme des autobus, couinant comme des bêtes prises au piège. Mais ceux-là bien réels s'enfuyaient au moindre geste, ce qui le rassura momentanément. Rachel que le vin faisait dormir après de courtes périodes d’excitation n’y prêta aucune attention. Son cauchemar à elle commençait à prendre forme, à lui gâcher les nuits, à la réveiller en sursauts, à la poursuivre sans relâche. Un Mardochée vivant dans une carapace de crustacé vampire venait inlassablement lui sucer le sang à travers une mandibule couverte d’algues, souillée, baveuse, munie de ventouses molles et de crochets pointus. Quand prendrait fin cette croisière sans espoir ? Tandis que Jules examinait des cartes qui ne lui disaient rien de bon et qui finirent froissées à la poubelle, juste au matin du premier jour de l'an le moteur rendit l’âme, toussota une dernière fois et refusa de repartir. Jules, plus insouciant que jamais immobilisa le gouvernail et dans le recoin aux casseroles se prépara une omelette à la menthe.
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- Ma cocotte, viens manger avec moi ton dernier repas. La mer se lève, j'ignore où nous sommes et nous allons, pour ne pas changer, à la dérive.
- Adieu Jules ! Je ne pensais pas finir ainsi, en mouillant ma culotte dans une mer déchaînée. Imagine, Rachel flottant au ras de l’eau écumeuse, roulant sur un sable doré, et déposée brutalement par la dernière vague sur une terre hostile. Je pense à Marcel portant sa bouteille à la mer, à toi, mon cher petit Jules, la gueule ouverte pleine de gravier, jeté comme un sac poubelle dans les rochers d’une île déserte. Songe à la mort, au bateau éventré et à la voracité des puces de sable qui ne laissent que les arêtes.
Evoquer les catastrophes, les naufrages, les typhons, parler du triangle des Bermudes en mer ça conjure le sort contraire. Cette fois ils étaient bien à bord d’un vaisseau errant, d’un navire fou, d’un bateau ivre, sans port d’attache, ballotté, poussé par les vents, pour une destination inconnue ! Celui qui ne ferait pas sa prière dans des circonstances pareilles passerait pour un sale mécréant. Pire, ils étaient dingues. Sans se soucier de leur sort, tout deux ce soir là réussirent à trouver le sommeil. Mais avant de dormir sur ses deux oreilles, Jules empaqueta dans du plastique les derniers millions et les sacs de drogue restants. Sait-on jamais ? Véranda rêva d’un pays verdoyant, montagneux et sauvage, un rivage de légende, uniquement peuplé de chèvres et offrant tous les fruits défendus du paradis perdu. À six heures du petit matin, les quatre condamnés au naufrage, agrippés aux rambardes, aperçurent au loin, très loin à l’est, une montagne violette, impressionnante, enfoncée jusqu'au ventre dans des eaux écumeuses, et de plus en plus menaçante au fur et à mesure de l'approche. Ce n’était pas un phare que l’on apercevait sur ce cap. Sur le pic rocheux, la forme devint plus précise ; ils venaient de reconnaître une des nombreuses tours génoises qui ornent les rivages corses.
- A la grâce du diable ! On y va droit, sur ces rochers pointus ! Attachez vos ceintures ………. Face au danger Jules commandait toujours.
Marcel et Rachel ne savaient pas nager, Véranda pour les rassurer leur expliqua en tremblotant qu'il suffisait de faire comme la grenouille ou comme la planche.
- De toute façon, toi la grosse laisse-toi flotter, t’est tournée comme une bouée-balise. Risque zéro, tu seras la première à rouler sur la plage.
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La plus haute vague de l’année les attendait, bien formée, haute et lisse ; elle cueillit le navire, le souleva comme un bouchon perdu, le déposa sans trop de misère sur un éboulis de gros blocs granitiques, et se retira comme elle était venue, laissant le bateau posé bien droit, entier à cinquante mètres de la terre ferme avec quatre rescapés choqués, propulsés dans les cordages, les oreilles pleines d’un boucan sinistre de locomotive qui déraille ! Ce dérapage dans les remous d'une mer en furie, s’achevait tranquillement dans une immobilité inattendue plaçant nos ahuris au dessus de la marée. Il ne restait plus qu’à attendre une accalmie pour rejoindre à la nage la terre ferme.
- La terre promise est à une portée d’arquebuse comme disaient nos anciens à la bataille de Wagram. Mais nous risquons de mouiller nos chaussettes. Vise un peu le paysage. C'est tout ce qui nous reste comme distraction. Finie la frayeur du naufrage! Devenons poète !
Tout finit par se savoir. Sur les rivages de l’île la tempête dure trois ou six jours. La mer énervée par les vents dominants du nord ouest a bien du mal à se calmer. Et pendant ce temps là, à bord, chacun s’enferma dans ses pensées de rat mort, et écorcha un peu plus son destin en caressant la bouteille ou en piquant son bras. Lorsque, enfin ils s’aperçurent que la mer assagie était glacée à leur couper le souffle, Jules avisant une petite barque de pêcheur tirée sur le sable, se mit à l’eau tout nu et revint en ramant. Une bonne heure après ils se retrouvèrent transis devant un bon feu de lentisques coupés et de bois morts rejetés par la vague. Un torrent anémique débouchait du maquis, diffusant ses eaux dans une poche de sable, ne parvenant même pas jusqu’à la mer. Au loin pas un village, seulement une vieille maison là tout près dans un bouquet d’eucalyptus géants, centenaires et malmenés par les vents. L'ancienne bergerie désertée depuis la dernière guerre, forte de ses murs de granit et dont la lourde porte avait perdu ses fers, les accueillit, les mettant pour un temps à l’abri du vent et des gelées nocturnes.
- Je regrette bien de ne pouvoir vous offrir le confort du Crillon ou du Ritz ; vous vous contenterez d’un feu de cheminée et des matelas mousse récupérés sur le chalutier.
La nuit fut bercée par le bruit des vagues caressant le rivage. Nos quatre aventuriers n’avaient plus dormi ainsi depuis longtemps. Même en hiver un lever de soleil au dessus des montagnes vu d’en bas, les pieds dans le sable, vous reste gravé dans la mémoire et ce matin là le spectacle valait bien cent brasiers, mille chandelles. Il fallut attendre les dix heures pour voir miroiter le sable mouillé de la plage. Jules, jamais pris au dépourvu, tint à récupérer dans l’épave tous les ustensiles de cuisine et les assiettes encore entières qui avaient échappé à la casse.
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- Nous voilà bien partis pour un séjour au Club Méditerranée. Les ours polaires n’ont pas notre chance. Entamons nos quartiers d’hiver dans la joie retrouvée.
- Dis-moi, Jules cet animal que j’aperçois là haut, dans le maquis, c'est un chameau, une mule, une vache maigre ou un bourricot ?
- Et ben voilà ! De quoi porter ! De quoi manger ! Comme au temps des barbaresques qui accostaient dans cette contrée mystérieuse et sauvage, nous vivrons de pillage et nous tiendrons ainsi tendue, sans lâcher, la corde de survie. Tu me suis Marcel ? La seule chose qui te fera haïr ce paradis c’est que ta provision de vin a été fortement mise à mal par Rachel. Quelle outre ! Un vrai tonneau percé, ta femelle en rut !
Ne désespérant de rien, Jules toujours face à la réalité contraire se divertissait de tout, inventait des stratagèmes, trouvait dans son imagination les moyens de faire surface ou d’esquiver les sacs d’embrouilles. La situation ne lui apparaissait jamais désespérée ou absurde, il ne comptait jamais sur ses compagnons du voyage et seul tordait le cou au vilain sort qui s’acharnait en vain sur eux. Véranda, elle, particulièrement touchée par la beauté grandiose du site, se perdit un peu dans les sentiers caillouteux, réussit à approcher l’âne en liberté, lui caressa la crinière, lui parla d’André qu’elle n’avait pas oublié. Lorsqu'elle s’éloigna il la suivit un moment hésita, mais enfin reprit sa route. Dans ce pays, les bêtes au maquis sont étranges. C’est ce qu’elle se dit au retour. Marcel lui, eut pendant quelques jours un retour de passion pour sa folle. " Oh ! Corse, île d’amour ", chantait- il en se rappelant une ritournelle du Tino d’avant guerre. Que dire de Rachel ? Elle skiait sur les nuages, et ne savait plus trop ce qu’elle faisait là, déracinée, indécise, accrochée à son abruti, se demandant à tout bout de champ si elle était réellement amoureuse de ce vilain manchot. Au bout de quelques jours, en fin de matinée, l’âne cette fois bâté et accompagné de son maître se mit à braire pour annoncer sa venue. Il s'appelait Fagianu. Le vieux berger lui, qui se nommait Migaglia, se présenta sans façon et offrit ses services pour ramener du village, des provisions, du vin, du pain, des saucisses, du jambon, du sel et des allumettes.
- Vous avez mis votre bateau au sec ! Votre façon d’accoster est assez originale. Ici nous ne connaissons pas toutes les nouvelles techniques. Si j’ai bien compris la marine fait des progrès.
- Assez vous moquer, monsieur Migaglia. Nous avons besoin de ravitaillement et vous arrivez à point. Merci encore et à demain !
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Jules ne voulait pas en dire trop et abrégea la rencontre. Intriguée par le vieux barbu, Véranda lui emboîta le pas et lui demanda la vraie raison de sa présence dans ce lieu sauvage et désert. Il lui répondit simplement :
- Depuis de longues années, durant l’été, je ravitaille les touristes qui viennent camper sur cette plage éloignée. C’est la première fois que je fais ça l’hiver. Viens avec moi sur ce chemin je t’indiquerai une source d’eau fraîche et pure qui coule un peu plus haut. Voilà ! …………………….Puis il disparut au détour du chemin.
Des jours paisibles, sans histoires s’écoulèrent. Ils se chauffaient le dos au pale soleil du mois de janvier. Le grand air salé de la mer les poussait à la promenade vers les petites criques sauvages, par les sentiers étroits et sinueux qui longeaient le rivage. Mais tu connais maintenant assez Jules pour deviner qu’il ne pouvait se satisfaire longtemps de cette trêve. Les vacances improvisées se déroulaient au rythme des apparitions du vieux Migaglia qui leur achetait aussi le journal local. Et comme les gazettes ne rapportent en priorité que les attentats, les incendies de forêt, les meurtres et les discours vaseux des hommes politiques de l’île, Jules ressentit en lisant, la fascination de la violence, de la mort improvisée, du crime gratuit. Une forte inspiration lui souffla que tout ce maquis vierge pouvait, en brûlant d’une vallée à l'autre et jusqu’aux cimes rocheuses, offrir un décor d’apocalypse, un petit aperçu de l’enfer, cramer vifs les quelques bêtes en errance, ou rôtir des troupeaux entiers de chèvres avec leur berger. Il en rêva mais préférait néanmoins épargner ce petit paradis, pour l’instant, conscient du fait qu’il risquait de se faire flinguer par les gentils habitants de cette contrée étrange dont il connaissait par oui dire la coutume qui consiste à porter à la ceinture un pistolet abondamment chargé et prêt à tout.
Un bon mois s'était écoulé …Et c'est alors qu’un soir ils emboîtèrent le pas au père Migaglia pour un retour à la civilisation. L’âne portait les sacs, Véranda et Rachel contentes de leurs vacances d’hiver, traînaient la patte à l’arrière, soufflant un peu à cause de la côte à gravir. Au bout de deux bonnes heures ils aperçurent enfin le clocher d'un village qui se nommait " Castagnola ". C’était un petit hameau de transhumance d’hiver où des maisons abandonnées, plus nombreuses que celles des rares habitants présents, avaient déjà perdu leurs tuiles et leurs volets. Un café minable avec seulement quatre tables crasseuses, l’épicerie tenue par Angela Migaglia, la place de l’église à l’ombre des acacias, le petit cimetière ou l’on n'enterrait plus personne depuis la dernière guerre. Une trentaine d’habitants, bergers, pêcheurs, retraités des postes ou des prisons, composaient un ensemble villageois que le curé, l’instituteur et même le diable ne fréquentaient plus depuis fort longtemps.
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Bien accueillis par la Signora Angela ils purent dans des chambres bien propres dormir comme deux couples de jeunes mariés. Le lendemain, un étrange petit déjeuner leur fut servi : Un bol de lait caillé froid, légèrement aigre, dans lequel trempaient des croûtons de pain concassés au marteau. Repus et un peu dégoûtés ils gravirent les cinq cents mètres qui les séparaient de la route nationale, tracée à la dynamite dans un des plus durs granits de Méditerranée. Le car passait à dix heures, avec un retard ou une avance selon le fluctuant taux d’alcoolémie du chauffeur pourtant le plus sérieux et le plus sûr du canton. À la grâce du dieu des ravins ! Et crois-moi, ceux de Corse sont dantesques, impraticables, seulement habités par les génies et les sorcières. Pendant la traversée des villages ce fut pour Jules et ses compagnons le périple dans l’inconnu, un voyage dans l’insolite, car les maisons de pierres accrochées sur des pitons rocheux, toujours en retrait de la route, regardaient vers la montagne tournant le dos aux vallées qui dégringolaient vers la côte, rivages de tous les dangers, d’où avaient surgi dans le passé, les romains, les pillards barbaresques, les envahisseurs, les colonisateurs génois et tous ceux qui s’acharnèrent sur cette île pauvre, leveurs d'impôts, missionnaires cathos, accapareurs de forêts et de terres communes et dispensateurs de civilisation et d’art de vivre métropolitain.
- Tu vois, Marcel, nous voilà plongés dans un pays peu ordinaire qui de plus produit un vin de qualité et des fromages explosifs. Te sens-tu comblé ? Mais moi je m’ennuie, j’insupporte, je tourne manège à contre sens, j’ai des crispinettes dans les tripes, je divagaille, je me craqueboule, je pisse chaud, je m’escalope. Aie ! Aie ! Chauffeur, arrête ton char, j’ai à pisser, je dégueule. Pitié !
Le chauffeur prévenant planta son car sur le bord du ravin, et attendit que Jules reprenne ses sens.
- Oh ! Ces parisiens, tête de chien, ça ne supporte rien et ça chichine.
Sur la banquette arrière, Véranda éclata de rire et tous les passagers s’aperçurent en se retournant qu’elle n’était pas si mal, l’étrangère. Elle valait bien un regard appuyé. Rachel, elle qui ressemblait plutôt à une paysanne du Berry, fit la grimace lorsque sa voisine lui demanda en langue corse si elle était aussi une parisienne. On reprit la route dans la bonne humeur.
Chapitre X
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Le car avalait péniblement, dans une circulation devenue soudainement plus dense, les quelques kilomètres à parcourir pour atteindre le centre ville. Ajaccio, la ville impériale, qui vit naître l’empereur, vivait son hiver au soleil, loin des agitations fébriles de la capitale. A la gare routière le quatuor disparut dans la foule des promeneurs. Le lendemain, à la terrasse du café Royal, Jules, à l'heure de l’apéritif, ne put s’empêcher de râler, de proférer des énormités sur Bonaparte, Napo et son remue ménage dans toute l’Europe de son temps.
- Imagine ce tondu, couvert de gloire, à cheval, la main au gilet en train de canonner les autrichiens ou des ruscoffs, pour finir à la niche comme un chien galeux à Ste Hélène, empoisonné, tubar, ulcéreux, cancéreux, et vaincu en fin de course. Y a pas à être fier !
Un voisin, digne fonctionnaire à la retraite le remis à sa place en prétendant que des gens de rien comme lui étaient des poseurs de bombes ou des incendiaires. Il faut dire qu'à cette époque, les feux de forêt d’origine criminelle s'allumaient un peu partout dans la Corse entière.
- Jeune homme, ayez l’obligeance de déguerpir si vous tenez à la vie.
Un consommateur outré venait de poser sur la table un 9.43 de bonne taille, impressionnant, et probablement chargé.
- Jules tu recommences à provoquer des braves gens pour rien. Partons ! ……….Véranda présenta des excuses et entraîna plus loin ses copains déçus. Mais ils se sentirent suivis jusqu’au seuil de la grande brasserie Nord-Sud. Assis au fond, dans la pénombre du grand salon, ils furent rejoints par l’homme armé qui s’assit sans façon à leur table.
- Pas un mot ! Tu m’écoutes Jules, toi Véranda tu me plais. Vous deux, buvez à ma santé et la ferme !
- Je t’écoute, mais tu impressionnes les copines et moi je te dis merde.
- Tu me plais Jules, tu as du caractère. Ici on va avoir besoin de toi. Je me nomme Carlinù et je ne t’en dis pas plus.
Il lui expliqua qu’il recherchait pour le compte d’investisseurs étrangers très puissants, des gens capables d’incendier des terrains susceptibles d’être achetés à vil prix, avant de devenir constructibles. Ces opérations grassement payées devaient se répandre dans l’île entière, créant ainsi la confusion et préparant des spéculations foncières juteuses.
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- Y a des pauvres cons de paysans qui vendront pour rien leurs vaines pâtures. Tu acceptes, vieux loup !
A quoi bon tergiverser ; Il dit oui tout de suite avec enthousiasme, et lui demanda si son banquier payait aussi les allumettes.
- On mettra une voiture rapide à ta disposition, faux permis, papiers menteurs et numéros interchangeables. Tope la ! Dans le coffre tu trouveras les feuilles cadastrales des parcelles à brûler.
Jules, dorénavant maître du feu, précipitait dans les flammes, bêtes innocentes, maquis dense et forêts, enfumait les villages. Il était l’acolyte du diable jetant quelques brûlots d’enfer aux portes des humains. Marcel, revivifié par les vertus du vin de Patrimonio se découvrit un talent nouveau, et devint le spécialiste des mises à feu multiples et différées qui s’embrasaient bien après leur départ. Non seulement, Véranda et Rachel prenaient leur pied dans toute cette aventure, mais elles parcouraient la route au bon moment pour récupérer avant les premières fumées leurs deux complices pour immédiatement se précipiter à l’autre bout de l’île, afin de dérouter les investigations d’une flopée de gendarmes qui couraient dans tous les sens pour des prunes cuites. Dans le maquis touffu, d’un ciste à l’autre, tels des cabris capricieux, Marcel et Jules sautillaient puis disparaissaient de temps en temps sous un buisson pour installer leurs bouches à feu ; Trois bougies plantées dans une bouse de vache durcie, garnies à leur base d'une gerbe d’herbe sèche. Au bout d’une demi-heure, la flamme des bougies usées parvenait au bon niveau, embrasant le tas de foin disposé tout autour. Procédé ingénieux et localement utilisé, qui ne fonctionnait qu’à l’abri du moindre vent. Si par hasard tout s’éteignait avant, la présence des bougies entières et de la bouse désignait sans nul doute les bergers du coin, pratiquant l’écobuage traditionnel interdit depuis peu.
Dans les villages de la côte, du nord au sud, les habitants de certaines parties de l'île se demandent encore ce qui s'est alors réellement passé. On en a donné des explications ! Mais personne, n'a jamais pu savoir. Les gendarmes ont couru comme des lapins, les villageois ont accusé à tort les bergers, les maires des communes sinistrées perdirent leurs électeurs et d’un clocher à l’autre le tocsin fit le tour de l'île. ………… Tu sais dans la vie, un bon matin le jour se lève, mais ce n’est pas le bon pour tout le monde. C’est ça la galère ! Il était donc écrit que la chance ne pouvait durer car cette fois là, ils mirent le feu à une plantation d’oliviers centenaires qui faisaient la fierté des habitants de la Balagna. Même le diable ne permet pas ce genre de folie ! Le feu ensuite avait gagné grâce à un vent violent le maquis environnant. Seule, Rachel avait repris la route afin de récupérer son chéri qui n’était pas au rendez-vous prévu. Au deuxième passage, Marcel et Jules, égarés sans doute, n'avaient pas reparu. Ne sachant plus ce qu’elle devait faire, elle s’engagea sur une piste, s’aventura trop loin, quitta la véhicule pour appeler, oubliant de bien serrer le frein à main dans une forte pente. Le mauvais sort fit le reste. Elle put contempler au fond du ravin un paquet de tôles cabossées non loin des flammes qui approchaient à la vitesse d’un cheval effrayé. Sur la colline en face, Marcel assista en pleurant à la course effrénée de Rachel dans les ronces et les genets épineux, enfin rattrapée au bout d’un quart d'heure, par une fournaise galopante qui finit par avaler la grassouillette plus ardente qu’une torche à l’huile. Et dans cette île étrange où jamais un policier ne put conclure une enquête, l'identité de Rachel, martyrisée, carbonisée, resta une énigme. Qui était cette femme incendiaire dont la disparition n’inquiéta personne ? Marcel inconsolable malgré les gentillesses de Véranda, promit de se venger, d’exterminer un village, d’allumer les feux de l’apocalypse, un barbecue géant pour rôtir des troupeaux entiers, les porteuses d’eau, les promeneurs du dimanche, les pompiers dans leurs casernes et pour bien faire quelques gendarmes.
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- Noie ton chagrin, Marcel, cherche dans tes bouteilles à te refaire une âme transgénique, béatement modifiée dans une carapace d’escargot.
- Je n’ai plus d’âme, je deviens bouteille, je flacone, je goulotte, j’extravague dans le délire éthanoïque. Mon destin n’est plus écrit, il vaporise.
- Tu exagères amigo mio !
- Non ! je trémouille, j’hexagone, je mirlitone dans une trompette bouchée. Je suis le mort vivant, le mortifié, le morti-brel ! Rachel, ne me quitte pas, ne me quitte pas.
Comme toujours à chaque crise du Marcel, Véranda seule à pouvoir le consoler, le prit en main, en pitié, en tendresse, et ainsi, il retrouva lentement ses esprits, mais la cure dura trois semaines de délires en vertiges, de siestes interminables en rêves agités.
- Et sans véhicule qu'est-ce-qu'on fait ?
- On crapahute dans les sentiers, car ici enfermés dans une île le vol d’une voiture fait désordre et est vite repéré. Les routes tortillonnent et finissent toutes en impasse. Il vaut mieux s’escamoter aux yeux du monde. Allons vers la montagne.
Ils avaient marché sans répit, sans repos dans la caillasse et les chardons pour enfin déboucher dans une châtaigneraie, où les arbres en hiver prennent des allures de squelettes tristes et figés. Au loin dans la vallée, des toits lustrés par les pluies récentes guidèrent leurs pas, un moment, jusqu'à l’entrée du village.
- Pas un chat furtif, pas un chien errant ! Trois cheminées seulement qui fument. C'est le trou du cul du monde, ce patelin !
- Julot, il faut trouver un abri, un feu, une paillasse pour notre pauvre Marcel qui tourne de l’œil ou va tourner cadavre. Tu vois ce que je vois ? Lève ton nez.
- Oui, l'immense croix de bois à l’entrée du premier hameau ; laissons donc le diable derrière nous.
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Six maisons bâties solidement jadis par des gens courageux en besogne, bordaient une placette carrée mal entretenue où un lavoir sans eau, un four à pain sans tuile et la petite église avaient vu s'en aller depuis des décennies le dernier boulanger, la vieille lavandière et le trop vieux curé. Sur le pas de sa porte, courbée sur son balai râpé, Magalie Peditortu époussetait l’escalier de granit conduisant à l’étage. Elle fit semblant de ne rien voir et tourna le dos aux visiteurs.
- L'office du tourisme est fermé, on dirait. On aime pas les martiens dans cette pacoule de merde !
- Attends, laisse moi le micro, je vais séduire la belle au bois dormant. J’ai la manière et le charme qu’il faut !
Jules, tout courbé, tout sourire tendit la main vers le balai, s'en saisi mollement et poliment, comme au théâtre osa un baise main gracieux qui laissa Magalie stupéfaite car c’était bien la première fois ! Quel événement !
- Chère Madame nous aimerions louer une vieille maison pour finir en beauté nos vacances d’hiver. Nous rêvons depuis si longtemps d'un bon feu de cheminée, et d’une saine solitude dans un charmant petit village.
Les choses se présentaient bien. Véranda resta évasive lorsque Magalie lui proposa d’ouvrir une turne abandonnée. Jules n’eut aucune peine à apprivoiser la vieille qui devait s’ennuyer toute seule dans ce bled perdu, avec pour uniques voisins deux jumeaux Carlu et Bapti, tous deux bergers célibataires depuis leur enfance, aidés dans les corvées ménagères par une tante à moitié folle ne parlant qu'à elle même ou à son chat, sans un regard pour les autres. La pauvre femme s’appelait Toussainte et vivait dans son petit monde à part …..Son frère, court sur patte et bossu, vers dix huit heures, déboucha d’un sentier, accompagné d’une bourrique fatiguée, chargée comme un camion de petit bois et de bûches. Quoique timide il s’approcha pour mieux observer par le bas les trois étranges visiteurs et satisfait de son audace, alla attacher son âne à une ferraille fixée dans le mur de sa maison ………Aussitôt introduite dans la salle à manger cuisine, Véranda comprit de suite que trois jours ne suffiraient pas à nettoyer ce merdier campagnard. Cependant elle se mit courageusement au travail.
Depuis la nouvelle lune de Février, le beau soleil d’hiver badigeonnait de lumière les crêtes voisines enneigées depuis peu. Le soir même, le bois coupé dans la forêt, ramené par Chichon le bossu et chèrement payé, brûlait en projetant sur les murs jaunis des ombres ou des éclairs dansants. La veillée au coin du feu, comme dans l'ancien temps ou la Corse entière vivait dans sa campagne, inspira Marcel qui avait repris goût à la vie, à la bouteille et à la poésie. Lui qui jusqu’à ce jour avait broyé du noir se mit à dégoiser avec humour, à versifier aussi car de temps à autre il se sentait poète. Assis à la table, penché sur un papier sale, éclairé par une lampe à pétrole, il s'efforçait d’écrire de sa main valide. Il pondit sans souffrir un poème grinçant, abominable, dépeignant ce pauvre Chichon qui n'avait pas demande à dieu de le faire bossu. Véranda, malgré tout choquée lut le texte griffonné non sans une certaine réticence.
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…………..L’affreux pantin ….
Il claudique et dandine, avec sa jambe torse …….Sous les chausses déborde un pantalon pisseux ……..La veste, sur sa bosse, alors qu'il tend le torse ……Flotte en épouvantail, jusqu'aux genoux cagneux …….Dessous le crâne en pointe, où l'on ne voit cheveux ……..le masque glabre, aigu, d'aménité retorse ….Allume son œil torve et son rictus morveux. …….Puant, grotesque et faux à le fuir on s’efforce ……Les fillettes ont peur, quand sa voix leur nasille ……Mâche et glousse en bavant, un propos qu’entortille,………..Son esprit dépravé d’affreux pantin déçu …….
- Tu t'acharnes sur plus malheureux que toi ; Tu as le vin triste, Marcel ; Je te croyais guéri ! Tu vasouilles encore dans le noir de fumée. Où vas-tu chercher de pareilles horreurs ?
- Je suis un poète maudit. La laideur c’est affligeant mais c’est fort, c'est galère mais sublime. Tu ne peux pas comprendre.
Paisibles les jours s’égrenaient et le printemps approchant engrossait déjà les bourgeons des feuilles précoces et des pousses nouvelles. Alors, alors, rien de ce qui est bon ne dure ! Celui qui s’était nommé Carlinu dans une brasserie d’Ajaccio, en posant un calibre impressionnant sur la table, reparut enfin au village. Il demanda des comptes, tenait à récupérer le véhicule prêté, insulta Véranda en la traitant de fille de pute, assena un coup de boule sur la face hilare de Marcel, qui resta cloué à terre pendant une bonne minute de silence. Jules plus méfiant, avait pris ses distances et sortit de la vielle masure armé d’un fusil de chasse rouillé à deux coups, laissé par l’ancien proprio décédé. Il était par bonheur chargé et Jules tira une gerbe de chevrotines à sanglier, au niveau du genou. Carlinu s'écroula en hurlant de douleur et s’avachit dans les pommes.
- Merde ! je n’ai pas visé le bon genou ; ça lui laisse quand même une belle jambe. Récupérons son flingue avant son réveil.
Sur la place, sous le grand micocoulier sans feuilles, un coup de rasoir du Marcel, étincelant au soleil acheva l’infortuné Carlinu qui venait de se redresser.
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- Chichon ! Explique à tes villageois que le silence est d’or, que personne n’a rien vu, rien su, rien pu.
- Jules tu sais très bien que la gendarmerie n’a plus mis les pieds dans notre paradis depuis dix ans.
- A la bonne heure ! Tous tarés mais intelligents !
- Nous irons avec le bourricot enterrer cette fripouille dans la montagne.
L’énigme demeurait cependant entière. Comment avait-il pu retrouver le trio ? Peut être le visite systématique par cet imprudent des rares villages situés au voisinage de la voiture calcinée, l'avait conduit là où une mort violente le guettait patiemment. Magalie qui avait un faible pour Julot émit une idée toute simple mais bien opportune.
- Si on le camouflait dans l’Arca ?
Elle voulait parler de la fosse commune ancienne, désaffectée, cachée dans la crypte de l’église et bouchée depuis la dernière grippe espagnole de l’année 1918. On la nommait ainsi et elle existait jadis dans tous les villages de l’île. Actuellement ses habitants vivent et travaillent à la ville et ignorent l’existence de ces sépultures de la misère passée.
Quand enfin, après avoir engendré palabres et tergiversations, Chichon et Magalie proposèrent de cacher en attente le cadavre derrière l’autel il fut convenu qu’il y resterait jusqu’après le passage journalier du facteur. Celui-ci connu pour sa langue de pute, attendu pour son lot de mauvaises nouvelles, sévissait d’un village à l’autre, vrai journal ambulant, colporteur de ragots, pointant sa gueule de rat et son oreille ultra-sensible sur l’intimité des gens, l’étrangeté du monde, les petits secrets de la vie campagnarde. Dès son arrivée, malgré son regard inquisiteur il ne remarqua pas la tache de sang étalée sur le sol durci. Aussi reprit-il son chemin ignorant tout mais intrigué par la présence de tous sur la petite place. Sa camionnette disparut enfin en bas dans la vallée.
Chichon qui jusqu’à présent était resté un peu figé, s’agita soudain entraînant derrière lui le trio assassin, les frères jumeaux ahuris, la vieille Toussainte en pleurs et Magalie munie de ficelles et d'une large enveloppe de plastique transparent récupérée dans la décharge du bourg voisin. Elle n’eut aucune peine à empaqueter le mort, à le ficeler comme un gros saucisson, tandis que Jules à grands coups de pic au ras du sol, défonçait l’ancienne fermeture du caveau. Suintant l’humidité les murs de la crypte étroite et son plafond voûté recouverts de salpêtre semblait absorber toute la lumière de la lampe à pétrole que Marcel tenait ferme dans sa main valide. Enfin du trou béant une odeur acre d’argile et d’eau croupie, s’échappa soudain, peut être accompagnée de quelques âmes en peine emprisonnées depuis longtemps, avides de lumière et sans doute aspirées par l’ouverture. Parmi les personnages grotesques réunis dans la nef, seul Chichon le bossu eut les bons gestes pour précipiter le mort dans la trappe. Un bruit sourd d’éclaboussure boueuse accusa réception du colis.
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Il ne restait plus qu’à reboucher à la chaux la tombe secrète qui venait d’avaler pour un bon bout de siècle Carlinu et ses exigences. Jules abandonna ensuite son véhicule sur la route départementale, assez loin du village, quitte à regagner le refuge à pied, par le sentier des vaches.
Et puis, un soir à la veillée, alors que Chichon qui s’était invité, rallumait sa pipe pour la énième fois, Véranda incommodée par l’odeur insupportable s’en prit à ce pauvre bossu.
- Tu pourrais quand même fumer autre chose que cette herbe puante cultivée dans ton jardin !
- Je fume, je bois et je me touche quand ça me plait, grande bécasse. Je suis bossu et courbe mais toi Véranda tu as l’âme perverse, entortillée, cynique. Je te vomis …je te …et là, sa phrase s’abîma dans un sanglot.
- Oh, mais, c’est qu'il m'aime ce vieux cochon tordu. Viens mon brave Chichon, je vais te consoler.
Dans la chambre sordide, elle l'entraîna par la main et devant Casimodo ébloui elle prit son temps pour se montrer complètement nue.
- Tu ne touches pas, mais tu peux regarder tant et plus et même te faire mousser la chounette tout seul, moi je n’ai besoin de personne, mes doigts de fée me suffisent.
Ainsi, débraguetté, alors qu'il ne lui était jamais rien arrivé de semblable, le grand événement de sa vie sentimentale finit dans des râles harmonieusement synchronisés avec ceux de Véranda qui s était fait plaisir elle aussi. De retour à la cheminée, Chichon ralluma sa pipe et laissa son regard caresser les flammes, assis recroquevillé sur une petite chaise basse.
- Alors, Casanova, tu as eu la secousse de ta vie. Garde bien ce souvenir dans ta calebasse de nain rabougri.
- Le rabougri t’emmerde, Jules, et si tu me pousse à bout je te défie demain sur la place à la pétanque ….et Véranda d’ajouter,
- Chichon, si tu gagnes, tu auras cette fois droit à tout.
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Le lendemain sur la placette du village, les boules un peu rouillées car abandonnées tout l’hiver sous le grand micocoulier, passaient d’une main à l’autre et cahotaient sur les aspérités du sol préparé auparavant par Magalie qui maniait la balayette en toute circonstance.
- Vas-y Chichon, criaient les deux jumeaux qui ne se doutaient pas de l'enjeu.
- Ne vous défoncez pas, je vais gagner. Véranda, tu peux déjà saliver, quant à toi, Jules, tu es battu d’avance.
Le dernier point donna raison au bossu qui n’attendait que ça pour prendre la main de Véranda. Il l’entraîna, cette fois sous un grand chêne, dans les fougères desséchées encore mouillées par la rosée du matin. Il vécut là le grand émerveillement de sa vie solitaire. Véranda, elle, se demanda souvent plus tard, ce qui avait bien pu la faire jouir aussi fort ce jour là.
Chapitre XI
Ca ne pouvait pas durer et Jules donna le signal du départ un dimanche matin, alors qu'une petite foule de fidèles attendait l’arrivée du curé, pour assister à la messe patronale du hameau. Tous venaient des villages voisins et chaque année un repas leur était offert par le conseiller du canton. Ils se défilèrent par le cul du patelin, évitant de se faire repérer par les premiers arrivants. Un sentier interminable et caillouteux les conduisit vers le rivage, dans une implantation récente de villas construites autour d'une magnifique plage, un lieu qui, cinquante ans auparavant ressemblait à un désert. Une tour génoise, une jetée, quelques barques de pêche, relevaient le paysage.
Cet endroit qui n'était pas un village avait été créé pour recevoir le touriste, l'étranger désireux de posséder une villa en Corse, où les commerces de souvenirs, les gargotes et les hôtels munis de profonds tiroirs-caisses attendaient les vacanciers, les mange-tomates les planchistes, les randonneurs, les bronze-culs et les amateurs de paysages étonnants et gratuits. Pour le moment, malgré un soleil printanier, rien n'indiquait le démarrage de la saison touristique. Vers dix heures du matin, tous les trois assis sur un banc, juste en face d'une supérette, qui ouvrait enfin ses portes, ils décidèrent de se payer des croissants avant de poser leur cul sur les sièges en osier défraîchi, laissés en vrac dans la salle crasseuse d’un café minable qu'on ne balayait plus depuis quelques jours.
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- je rêve d'un casse-croûte qui ne finirait jamais.
- Celui à qui tu dis des idioties pareilles risque de te penser fou.
- Crever de malbouffe, d'overdose, d'ivresse suprême, ne plus pouvoir bouger de crainte de se péter la sous-ventrière, accentuer l'enflure du bide jusqu'à l'extrême tension, le suprême supplice de l'éclatement intestinal !
Certains matins, après une nuit agitée, Marcel souvent, ayant jeûné deux jours pleins, subissait une fringale d'enfer et ingurgitait à la suite une dizaine de croissants, épaississait son café crème d'autant de sucres et en redemandait.
- Tu boulimises à mort. Tu cherches la boursouflure; Laisse donc du coffre pour ta bibine journalière. L'outre est pleine, comment boire après tout cela ?
Impressionné par les outrances du Marcel en crise, au fond de la salle, dissimulé derrière un journal largement déployé, un bien gras personnage, habillé de noir, barbu, saucissonné dans une soutane grise plia sa feuille et s'approcha de leur table sans façon. Alors dans ses yeux secs, ils virent briller une lueur et par mégarde ils se retrouvèrent devant un petit livre bleu ouvert posé sur la table au milieu des tasses vides. Ils n'eurent pas de peine à lire le titre " Les témoins du Sacrifice ".
- Mes frères, ma sœur, je vous convie à la messe au sanctuaire de la Sainte Vérité Divine qui ouvre ses portes tous les dimanches aux adeptes de notre église. Soyez des nôtres, vous serez les bienvenus. Notre lieu de culte reçoit tous ceux qui ont perdu l'ancienne foi. Vous y serez rendus en cinq minutes, en amont sur la route que voilà. Je vous confie notre bible. Lisez-la et méditez. Rejoignez-nous !
Sans que l'on puisse répondre ou même ajouter un mot, le mystérieux gourou, d'un pas léger de pachyderme sportif, quitta le bar subitement et s'engouffra dans une opulente Mercedes qui venait de freiner sec devant la porte ouverte du bistrot. Intrigué, Jules, resté muet, frémit comme s'il eut rencontré le diable en personne.
- Plus tard nous en discuterons. Pour le moment allons voir de près vivre ces fous de Dieu.
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Il renifla en relevant le nez pour mieux sentir, disait-il parfois, le parfum de l'aventure. Il flaira donc et n'eut pas de peine à reconnaître que ce personnage rencontré par hasard était probablement doué d'une force, d'un pouvoir mystérieux.
Dans un vaste hangar agricole, transformé d'abord en discothèque pendant de longues années, puis loué ensuite à la congrégation des Témoins du Sacrifice, une étrange cérémonie enfantait des gémissements coincés, des tintements de sonnailles et clochettes, des soupirs prolongés, de la prière psalmodique à plein murmures, le tout entre pété de gargouillis intestinaux, de quoi rebuter la divinité la plus compatissante.
Sur la pointe des pieds, afin de ne pas perturber, ils se glissèrent dans l’ombre du sanctuaire à peine éclairé par des boites à bougie et des diodes luminescentes. N'était-ce pas ce qu'attendait Jules avec impatience? Le premier mouvement du Gourou fut de se retourner promptement et de s'adresser à tous mais en fixant de son regard de braise le coin sombre où se tenaient immobiles nos trois enfoirés.
- Le divin temple de l'Ultime Sacrifice accueille aujourd'hui de nouveaux adeptes qui brûleront désormais, je l'espère comme nos cierges, de la flamme ardente de la foi en notre divin guide "le Dieu Cipango" émanation de la conscience cosmoludique universelle. Alléluia !
Armé d'un goupillon de fort calibre il se dirigea vers ses fidèles qu'il gratifia d'une généreuse aspersion d'eau bénite.
- Monseigneur, nos esprits tourmentés aspirent à l’apaisement, nos âmes désirent la paix intérieure et nos corps meurtris traînent lourdement le poids d’une vie sans espoir. Venez nous consoler.
- Vous connaîtrez par Cipango la béatitude des élus, les joies du paradis, sans attendre, ici sur notre terre, guidés par ma main sur le chemin du consentement et de l'amour.
En murmurant d’une oreille à l’autre :
- Dis, mon Jules il parle d'amour à toutes ces tronches de carême. Ca promet! Il n'y a que des vieux vicieux dans cette confrérie ou des empêchées de la chichounette.
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- Va falloir remuer tout ça, revivifier le rite, bousculer la routine liturgique et s'ils veulent du paradis, je leur ferais bientôt apprendre par cœur l'épître de l’apôtre Saint Jules.
- Et tu comptes t'y prendre comment, grand bêta, lui rétorqua sa compagne qui s'attendait à tout.
- Patiente, ma biche, ai confiance en ton Jules. J'ai mon plan, tu oublies la provision de paradis que tu traînes depuis le début dans ton sac à malices. La drogue bien distribuée est l’arme absolue. Tu peux enchaîner une armée d'esclaves avec cette poudre du diable.
A la fin de la messe, le guide éclairé de la secte, retint d'un signe de la main, les trois nouveaux venus. Dans le sanctuaire enfin vide, après la distribution de petits pains poivrés, qui d'après les textes sacrés devaient être cuits au four micro-ondes et faits de farine de châtaigne, Monseigneur Bartavel Mercurius, sans façon, entraîna le trio dans la sacristie où un bureau-salon avec bar et fauteuils profonds, leur donna l'impression d'être sollicités. À croire ainsi que le recrutement des adeptes piétinait depuis quelques temps.
- Nous recevons dans notre église, à condition qu'ils soient honnêtes, bien intentionnés et généreux, à l'exception des francs-maçons et des pédés, tous ceux qui cherchent une communauté chaleureuse, un dieu d'amour et de miséricorde.
- Hé! Gouroumax ! Mets-nous sur tes listes si tu tiens à survivre dans ton habit de messe !
- Jules, tu extravagues en tutoyant l'homme de Dieu avec grande désinvolture. Par Mercurius le grand Mamamouchi, le blasphème est un gros gros péché. Le sais-tu?
- Monseigneur Barta, dorénavant et pas plus tard, je serais ton bedeau, sacristain et serveur de messe. Tope-la! Nous allons nous entendre comme deux frères jumeaux.
- Les voix de Cipango demeurent impénétrables. Qu’apportes-tu dans notre panier pour exiger si fort ?
- Dans ton couffin d'écornifleur, j'amène la poudre du paradis, le divin froment, une héroïne de grande qualité, pure et si blanche qu'il te sera facile de tirer tous tes fidèles coincés, par la barbichette.
- Mes amis, cela demande réflexion recueillement, prières et conciliabules éthérés avec l'esprit flottant de l’apôtre Jéhu. Rendez-vous demain à six heures pour l'angélus du soir.
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La nuit propice était tombée lorsque Mercurius quitta le sanctuaire, seul, et s'engouffra dans sa Merco garée devant le porche. Nul doute que s'il s'était permis la moindre remontrance il aurait à coup sûr dérouillé. Marcel, assis derrière rengaina son rasoir à regret car Jules venait de lui saisir vigoureusement le bras. Assise à l'avant, près du révérend, Véranda avait négligemment retroussé ses jupes en posant ses deux pieds sur le tableau de bord. Tant était grande la tentation, que Gourou subjugué ne put cacher son émoi et laissa un instant s’égarer son regard. Il eut aimé, brusquement palper, forcer, bousculer la friponne, mais il réalisa soudain qu'il n'était pas seul. Sa main se crispa sur la clé de contact, et la voiture dans une embardée démarra tout feu éteint.
- Allume tes loupiotes grand folichon et invite nous chez toi. Pour ton troupeau de fous de dieu il va falloir installer l'échelle du paradis. On discutera de tout cela ce soir même dans ton presbytère de merde, après un bon repas bien arrosé.
Bartavel était habile à influencer, persuader ou manipuler tout simplement les paumés, les vieux cons, les femmes esseulées, les privés de bonheur, les pense à rien, les pense à tort, les pense bête et tous ceux qui croient comme ils respirent pourvu qu'on leur parle de dieu, de l'au delà ou de l'apocalypse. Il se sentit d'autant plus inquiet qu'il subissait malgré lui la domination tranquille et naturelle de Jules. Quelque chose se passait en lui qu'il n'avait pas prévue. Il se prit soudain de sympathie pour ce curieux personnage qui venait de bousculer toutes les quilles de son jeu, sans scrupule ni politesse aucune, à l'arraché.
- Bon, sans vous prier, je vous invite tous trois à vider mes assiettes. Je vous préviens, vous boirez du vin de messe. Aimez-vous la soupe de pois chiches?
Ils se retrouvèrent donc autour d'une soupière en fonte, servie par Blanchette, bonniche du divin guide, jupes courtes, les fesses pleines, le mollet campagnard, juchée sur des souliers à talons gratte-ciel, et aussi appétissante que la soupe au pistou qui fumait sur la table.
- Oh! Barta, bonne ta soupette, mais au dessert j'aimerais mieux ta soubrette.
- Si elle y consent ne te prive surtout pas ; Moi, elle me trouve trop gros, trop lourd, et rechigne depuis quelques temps.
- Je vais lui redonner le goût du bonheur. Ne sois pas jaloux. J'agirai comme le médico-psychologue ; Il lui faut une thérapie de croupe, c'est ma méthode.
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Cette fois Véranda dit ce qu'elle pensait depuis toujours des hommes.
- Gros pourceaux que vous êtes tous ! Vous ne pouvez pas voir une paire sans fantasmer à outrance.
- Ma bichette, si je ne me trompe, tu me fais une crise. Ta jalousie me comble.
En réalité, Véranda en manque depuis un bout d'heure s'était éprise de la bonniche et ne souhaitait qu'une seule chose " se la faire à la première occasion". Apparition d'un sentiment nouveau ! Elle ressentit en elle une attirance pour les beautés paysannes, les joues roses, les fesses charnues, les nichons moelleux et la face réjouie de Blanchette. Quittant soudain la table, elle préféra pour stimuler son envie de caresses, une pleine seringue d’extase. Dans la cuisine elle s'approcha délicatement, les yeux brillants, balbutiante, et crut s'évanouir lorsque Blanchette l’attira doucement sur ses seins gonflés et la couvrit de baisers goulus. Pour ces deux là, ça promettait du chaud, du désir brûlant, des étreintes ludiques, lubriques, passionnées et perverses. Dans un fou-rire inexplicable pour les convives, elles servirent en duo le reste du repas, en jetant sur la table les autres plats en désordre, le canard en croûte, le nougat au miel, le vin blanc, le rouge ou le rosé, la ratatouille, les courgettes farcies au broccio, la confiture d’oignon salée sucrée, en souhaitant "bon appétit" aux invités. Puis enlacées et titubantes elles disparurent toutes deux dans les chambres à l'étage. Très surpris d'abord les hommes firent honneur au repas. Barta qui entretenait son embonpoint débordant, mangea à lui tout seul bien plus que les deux autres. Marcel imbattable pour vider les bouteilles se fit indiquer l'escalier de la cave. Il n'en ressortit que le lendemain matin. Ne restèrent à table que Jules et son nouvel ami qui brûlait de l’entendre.
- J'avoue mon ignorance sur tout ce qui touche à la drogue. J'use de moyens plus subtils pour conduire mon troupeau ; je persuade, j'envoûte, j'initie, j'enchaîne par la parole, le cérémonial, et pour les femmes je déploie mes charmes irrésistibles. Dans ces campagnes elles craquent pour les grosses brutes.
- N'en rajoute pas ! Tes fidèles peuvent aussi se lasser de tes divines simagrées, tandis que bien droguées tes adeptes te seront dévoués à vie ; et tu seras ensuite celui qui soigne, qui apaise. Pour les piqûres Véranda est championne de tir. Ils en redemanderont et pas seulement le dimanche. Tu verras !
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- Ma foi ! Le procédé est peut être efficace mais au dessus de nos moyens. Notre congrégation est pauvre et les dons que je reçois de mes ouailles sont reversés en grande partie au directoire supérieur de notre Sainte Secte.
- De l'héroïne à gogo en échange de ton parrainage. Ca te va Grandgousier ? Je ne désire qu'une chose c'est de faire partie du Saint collège, en tant que prêtre honoraire, juge et membre bienfaiteur ; Marcel et Véranda seront mes assesseurs.
- J'essayerai de persuader la hiérarchie. Ce sont des redoutables dans leur genre. Mais tu peux compter sur mon amitié. Jules, je te l'affirme, tu m'impressionnes.
Le problème essentiel demeurait cependant. En cas de refus de quelques uns il faudrait avoir recours à la seringue et si possible à leur insu après les avoir hypnotisés ou plongés dans un sommeil passager. Barta, homme de sermon, partisan de l’action psychologique, se méfiant de la persuasion violente remercia Jules pour ses compétences et pour cela lui donna carte banche.
- On commencera en finesse par leur faire sniffer la poudre. Cela procure un bien-être qui te donne envie de regarder vers le ciel et puis petit à petit on s'habitue. Pour les récalcitrants la pénitence et l'intraveineuse sur dosée. Après ça, c'est un troupeau de brebis affamées que tu conduiras à l'autel. Barta, tu seras l'égal de ton dieu Cipango. Tu leur apparaîtras en chasuble, couronné d'une aura arc-en-ciel et ils te suivront même en enfer.
- Non ! De retro satanas! Je ne vends que du paradis, du bonheur différé dans l'au-delà seulement.
- Moi je leur apporte l'extase tout de suite. Tu comprends ça, gros Jésus!
La conversation s'égara; il fut question de coutumes locales, de tradition chrétienne, de superstitions tenaces difficiles à extirper, de comportements irrationnels hérités des siècles de misère et de domination étrangère.
Et puis et puis, à l'étage les deux gourgandines s'en faisaient des bien bonnes, de la caresse intime à fesses déployées, bouche à bouche et doigts baladeurs. Chère lectrice, tu sais peut être que dans cette gamme d’ébats tes seins s'agitent s'offrent aux mains douces et coulantes, et que le thermomètre s’affole, que la douceur des gestes et des sentiments, les attitudes et les soupirs n'ont rien de commun avec les gaucheries et les secousses heurtées du mâle souvent mal embouché, malappris, malotru. Imagine un peu le vilain spectacle du gros Barta, charnu mou, barbu, grossier, l’œil enflammé, la lèvre humide et encore dans son caleçon long, debout sur la carpette, courbant l’échine, ventre plissé en avant, prêt à écraser la Blanchette effarouchée mais malgré tout soumise et consentante.
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La nuit sereine finit par endormir la maisonnée. Seul à la cave, Marcel cherchait au fond des bouteilles l'âme du vin qui chante pour ceux qui savent l'apprécier à en perdre le sommeil. Installés comme des termites en la demeure, sans que personne n'aie osé une remontrance, ils se donnèrent du bon temps pendant deux jours. La réponse du grand maître de la secte qui vivait somptueusement caché au Québec se fit attendre et leur parvint un après-midi où Barta officiait au Temple. Jules arracha le message des mains de Blanchette qu'il renvoya rudement dans sa cuisine avec une méchante injonction de se taire. Il s'y attendait, c'était un refus sans commentaire que personne ne lirait. Il le froissa, le jeta et tira la chasse. Mais sa décision était prise. Au retour de Bartavel, Véranda et Blanchette lui apportèrent son thé, sa boisson préférée, à six heures, sur un plateau en argent massif. Au bout d'un court instant, Jules put le constater avec satisfaction: Barta dormait à poings fermés, affalé sur la banquette du grand salon.
- Tu voulais endormir un bœuf, ma biche. Va chercher tes seringues et ne lésine pas, administre lui la dose canon et envoie le surfer sur les nuages pendant trois jours.
- Je vais le shooter à mort pendant au moins un mois, méticuleusement tous les matins. Après ça il aboiera à quatre pattes sur la carpette pour obtenir son nonos empoisonné.
Tout le jour suivant, dans la maison de Cipango, au moment de l'office les fidèles furent surpris car vu de dos, boudiné dans sa chasuble cousue de fils d’or, leur pasteur leur sembla plus fluet que gros Barta. Lorsqu'il se retourna soudain, les prières se figèrent sur les lèvres, les mains retombèrent sur les ventres, les regards tendus vers le ciel plongèrent au sol et la spiritualité des recueillis se recroquevilla dans leur tête vide.
- Chers fidèles, le grand Maître du Québec m'a sommé de remplacer votre saint guide Bartavel. Le pauvret est atteint par les grands frissons qui tourmentent les mystiques obstinés. Certains d'entre vous peut être un jour connaîtront cette métamorphose euphorique qui les plongera dans la sublime et sainte béatitude.
Dans un court entre acte, il présenta Véranda, comme " sœur Mérésa".
- Ma compagne sera votre muse, votre confidente. Ses conseils vous seront prodigués à profusion et ses dons de guérisseuse effaceront vos angoisses.
Marcel resta là en prières, agenouillé sur un prie-dieu, duquel il manqua maintes fois de tomber. De temps à autre il pointait son doigt unique pour demander comme à l'école un conseil éclairé. Pour mieux répondre à une de ses demandes, Jules en profita pour se présenter comme le nouveau guide du troupeau, le providentiel berger des brebis égarées.
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- Je suis un ancien prêtre défroqué et dans notre église je suis l’archimandrite "Octo Hibernatos", huitième apôtre du puissant Cipango, sauveur de nos pauvres âmes et garant de votre éternité. Je parcours le monde pour répandre la bonne parole divine et suis actuellement missionnaire parmi vous. Alléluia ! Prions !
C'est alors que du haut de la chaire, il entama une lecture méticuleuse d'un texte sacré où étaient vantés les mérites de St Siméon le Stylite qui avait quitté son monastère pour se réfugier sur une colonne de dix huit mètres de haut, son unique lieu de vie et de prière.
- Nos exégètes le soupçonnent d’avoir été un renégat, dissimulant son rejet de la religion chrétienne. Il reste pour nous une énigme et nous l'avons pour cela sanctifié mais pris comme garde-fou, comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire. L'homme doit aspirer au bonheur et espérer le paradis. Alléluia ! Prions !
Pour la prière Jules improvisait gaiement, quémandant avec véhémence au tout omnipotent Cipango la permission de figurer parmi les élus à l’issue de la mort qui n'est disait-il qu'une métamorphose. Il venait d'inventer un au-delà bidon ou l'âme du trépassé sortait de la chrysalide du mort pour aller vivre, sur la planète "Universa" lointaine et brumeuse, un séjour éternel dans l’ivresse de la joie obligatoire. Cependant ça ne se passa pas comme il le désirait. Les fidèles en extase, hypnotisés par notre Jules en transes furent un moment troublés par les ricanements d’un paysan frustre et mal embouché, un peu caché par le pilier latéral dans le coin le plus sombre du sanctuaire.
- Que le trublion se montre, vienne à genoux prier et négocier avec le tout puissant Cipango sa part de paradis. Honte à lui ! Honte à ceux qui déraisonnent.
- Va te faire foutre gros farceur ; tu as embringué ma femme dans ta croyance abjecte.
Je te ferai la peau !
L'homme offusqué disparut aussitôt en jurant, expédiant au diable curés, évêques, pasteurs et même le pape, les saints et les ermites, Dieu le père et le fils, sans oublier le Saint Esprit, le tout en vrac exprimé avec force en langue locale. Avant d’annoncer la fin de l'office Jules essaya de minimiser l'incident et proposa pour le lendemain la célébration d’une cérémonie nouvelle qui devait chaque vendredi donner le parole aux fidèles repentants, se lavant ainsi en public de leurs petits péchés et de leurs plus graves turpitudes en privé auprès de leur guide éclairé Octo.
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Alors qu'un silence de plomb fondu figeait l'assistance, Jules inquiet choisit d'interroger une petite vieillote maigre comme un coucou déplumé, ridée jusqu'à l'os et qui d'une voix d'oiseau blessé lui dit :
- Père Hibernatos, il ne faut pas nous en vouloir. Demain, tous réunis au village voisin, nous irons à l'enterrement d'une personnalité du canton. Le nommé Persini Xavier est mort chrétiennement mais ici nous respectons les usages et les autres croyances.
Jules soulagé leur promit d'assister en personne et en leur compagnie à l'inhumation de ce personnage local. Parce qu'il échafaudait déjà un plan pour éliminer le sacré farceur qui l'avait défié à l'office, menaçant de compromettre tout, il avait spontanément répondu à l'attente de son public. Il irait lui aussi !
Tant était grande son impatience que le lendemain il arriva un peu avant l'heure s'égarant dans le cimetière situé assez loin du village. Là, des ouvriers préparaient le tombeau qui recevrait le cercueil, dans le caveau familial du sieur Persini. En admiration devant la porte en fer forgé de la chapelle, il réussit à faire parler l'un d'entre eux qui sans se faire prier lui expliqua que la niche serait murée le lendemain par le maçon du village. C'est tout ce qu'il voulait savoir. Et ainsi s'échafauda dans son imagination débridée le scénario complet d'un meurtre bien ficelé.
Faisant conversation avec l’un de ses fidèles pendant la cérémonie, il apprit aussi que le pète-sec villageois qui l’avait menacé hier habitait une maison un peu délabrée à l'entrée du village et était marié à Antoinette, une vieille bique, adoratrice frissonnante du Dieu Cipango. Enfin rassuré il écouta les voix graves et montagnardes du groupe polyphonique qui chantait le requiem.
Cette fois la nuit s'annonçait propice, noire, comme le cul du corbeau. À proximité de la masure une petite cascade atténuait tous les bruissements nocturnes. Le lit creux du ruisseau permit une approche discrète. Jules vers minuit poussa la porte restée ouverte. Parvenu au pied du lit, Marcel assomma Antoinette pour prolonger son sommeil de plomb, et Jules en fit autant mais en musclant le geste. Pet-sec était donc bien mort lorsqu'ils l'évacuèrent en suivant le chemin communal qui menait au caveau. Véranda les attendait à l'entrée du cimetière portant musette à outils et casse-croûte campagnard. Coincé enfin dans l'étroit tombeau, Jules devenu Mr. Bricolage dévissa en un tour de main le chapeau du cercueil trop grand pour un seul mort qui pourrait en poussant bien en contenir deux, bien rangés tête à queue, même peut être à l'aise et en bonne compagnie. L'emballage en chêne fut replacé, revissé, épousseté, prêt pour un long voyage à deux, dans l'éternité. Jules se dit que les ouvriers le lendemain n’y verraient que du feu et fermeraient la trappe sans rechigner. Et ainsi rassuré il entraîna ses compagnons loin du village les invitant à un casse-croûte nocturne, abondamment fourni en charcuteries du pays et vins rosés du cru. À croire que tuer froidement réchauffe l'appétit et l’ivrognerie des salauds. Chez nos trois croque-morts improvisés, déjà s'estompait l'excitation de l'action et au petit matin la vie reprendrait son cours sans le désagrément d'un quelconque remord. Seule Véranda eut un mot de regret pour la veuve, qui reprenant conscience aurait besoin d'un soutien moral et viendrait implorer le Dieu Cipango et ses saints.
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Les jours suivants, les gendarmes alertés, les pompiers, les villageois réunis, les chasseurs de sangliers battirent la campagne à la recherche du disparu. Puis le temps passa, au village on parla d'autre chose et Antoinette bien réconfortée par Véranda resta le plus clair de son temps en prière au temple de la secte. Même Bartavel fut oublié, enfermé dans la cave, jeté sur un vieux paillasson humide, gavé drogué, assoiffé sali, boursouflé meurtri, vomissant des sacs d'insultes à Cipango. Le piège avait bien fonctionné ! Ces choses là sont elles possibles? Comme tous les journaleux actuel, j'ai une nette tendance à exagérer le récit, à scooper mon histoire, à transpasser au delà du réel. Et pourtant la cruelle réalité dépasse bien souvent la plus désolante fiction. Je te vois venir, lecteur désabusé, tu vas me dire une fois encore " c'est vrai que.." mais bon ! Pourquoi insister ?
Chapitre XII
Dans le temple qui aurait pu douter de l’ardente foi de Marcel, très souvent le nez plombé sur le rebord de son prie-Dieu, de la parole inspiré de Jules et du dévouement affectueux de Véranda. Tous oublièrent ce gros lourdingue de Bartavel qui de brusqueries en vexations menait son petit monde à sa façon, toujours demandeur d'argent frais, de dons en nature, poules, œufs, charcuteries, fromages que ces naïfs paysans lui apportaient sans cesse.
Jules, grand maître du culte, improvisait des homélies, commentait la nouvelle bible éditée à grand frais par le secrétariat des Témoins du Sacrifice, gros livre certes mais un tissus d'inepties sans nom, auquel il ajoutait au fil du discourt une pincée de mystère, une cuiller à soupe de dérision et pour bien faire une pleine louche de mots secrets en latin de cuisine. Puis figé dans l'extase il s'écroulait au pied de l’autel, épuisé, apparemment lessivé. Chacune de ses interventions très appréciées par les fidèles plongeait l’assistance dans la stupéfaction. Véranda n'en revenait pas et crut même à une guérison mystique de son Jules chéri tant il prêchait la bonne parole.
Mais les jours ne s'entortillent pas comme on le désire et une échéance se présente toujours quant il ne faut pas. Un dimanche matin au plus fort de la messe verte, la messe bio, réservée au culte de la nature, Bartavel échappé de son trou fit une entrée peu discrète, exhibant une seringue vide et implorant Véranda. Il venait de planter sa merco dans le tronc du micocoulier de la place et réclamait en grognant sa dose de paradis. Dans la sacristie elle piqua vite fait le gros dans le gras du bras et le calme revint.
- Vous murmurez et le doute vous gagne, Saint Bartavel n'est plus celui qu'il fut, il boit, se drogue malgré les trente six commandements de notre père à tous, le puissant et miséricordieux Cipango. Prions pour son salut ! Votre sœur Véranda le reconduira chez lui et apaisera ses tourments.
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Ce dimanche se termina dans la bonne humeur car un petit apéritif les attendait tous sous la tonnelle. Bartavel oublié! Mais Jules alors ne put s'empêcher d'envisager un départ discret durant la nuit. Le lendemain, Bartavel abandonné délesté de son pécule qui se chiffrait en millions, mena un tel tapage que ses fidèles choqués appelèrent les gendarmes. Le temple jusqu'à nouvel ordre fut fermé, les brebis du troupeau dispersé et Bartavel emmené chez les fous.
Partir n'est pas une mince affaire ! Tous trois à trois heures de la nuit levèrent le pied en douce via Bonifacio. En espérant qu'elle passerait la saison chaude sans être découverte, ils abandonnèrent le merco sur un parking à touristes juste à l’entrée de la ville. Le ferry pour Santa Teresa de Gallura en Sardaigne, la gueule ouverte sur le quai de Bonifacio attendait l'heure du départ et avalait tranquillement voyageurs et voitures. Pour être sûr de ne pas être repérés ils prirent séparément leur billet et restèrent pendant tout le voyage séparés. Véranda en pleine forme, stimulée par l'air du large au parfum d'aventure, seule un moment draguée par un italien un peu rasta, baskets blanches sans lacet, catogan fourni et chemise flottante antillaise, laissa son séduisant partenaire la baratiner dans une langue qu'il était seul à comprendre, mélange audacieux de sicilien, d'accent piémontais, de verve napolitaine et d’italien classique. Puis s'apercevant qu'il pouvait baragouiner en un français hésitant il arriva sans trop de mal à se présenter comme le digne fils décadent d'une noble famille italienne, propriétaire de vignobles et fignoleur de vins pétillants. Un riche fils à papa tout simplement et ne sachant que faire d'un sécateur devant un vrai pied de vigne. Lorsque enfin Véranda lui répondit il s'aperçut stupéfait qu'elle parlait un italien des faubourgs plein d'humour, un peu vert, marqué de son passé suspect dans les rues malfamées de Florence ou d’ailleurs. Ce nouveau copain de voyage était attendu sur le quai par le chauffeur de la famille, aussi peu présentable que son maître. Le trio fut aussitôt prié d'accepter l’invitation et en fin de parcours la grosse fiat ventrue fit son entrée dans une vaste propriété plantée d’oliviers, de clémentiniers et de peupliers. Les vignobles de la famille Santisari di Balta s'étendaient sur plusieurs hectares, mais en Toscane. La résidence sarde était le domaine des vacances, du retour à la nature, du désordre, du farniente, de la sieste. Réservée aux caprices de Salvatore et de sa mère Juana qui fuyaient à longueur d'année l'ambiance austère de la maisonnée établie richement à Florence depuis des siècles. Mais Salvatore que les intimes surnommaient Toto, rabattait pour sa mère des jolies filles comme Véranda. Juana, perverse, fâchée depuis son adolescence avec les hommes en général et son père en particulier, préférait les caresses féminines et l’orgasme digital, aigu, spontané et tétanisant, les baisers charnus, les frotti-frotta de seins gonflés et la douceur des toisons tièdes. Certaine d’avoir découvert avec Blanchette des jouissances nouvelles et secrètes, Véranda ne se fit pas prier et donna tout ce qu'elle pouvait offrir à sa nouvelle partenaire. Au bord de la piscine dans les vastes chambres, sur les sofas ou les tapis des salons elles ne cachaient pas leurs passions réciproques déclenchant chez Jules et son ami des envies que seuls le vin et la drogue pouvaient enfin calmer. Toto n'eut aucune peine à reconnaître que cette fois-ci, son assortiment d'invités originaux frisait la pleine réussite. Pour la cerise sur la galette, il ramena au bord de la piscine une étudiante jolie comme une fleur d'été, qui aimait la baignade et la baise sur le gazon humide, à quatre pattes comme les bêtes; Tous jouissant de la vie sans peur et sans reproche, déguenillés, fripons, farfelus, nus et mouillés à longueur de journée, étalaient leur bonheur et la bonne humeur au soleil de Sardaigne.
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Par goût du contraste et du vin Marcel préféra l'obscurité de la cave où s'entassait un trésor de bouteilles pleines de nectar à bulles, Asti, Pisanno, Fortevino et Sicareccio, vieillis à l'ombre durant des décennies. Jules, abattu, taciturne tournait en rond toute la sainte journée distillant son désœuvrement. Il ne s'en plaignait que lorsqu'il rencontrait Véranda dans un couloir ou au jardin. Allait-il rester sage plus longtemps? Tant était forte l’impatience de Jules qui commençait à divaguer sérieusement que Véranda pourtant fort occupée, devina qu'il préparait encore une série de cagades, incontrôlables, inattendues, et pour le moins originales.
- Dis ma belle, j'ai idée que la bastonnade revient à la mode. La chicotte est l’arme absolue, l'expression de la punition divine. Le fouet, le bois qui frappe, la flagellation bien menée, distribués au hasard des rencontres, occupera dès ce soir mes nuits.
- Marcel, mon ami, tu porteras l'eau bénite dans un seau de plage, moi je me charge des instruments purificateurs.
- Mon pauvre Jules, tu n'en rates pas une. N'oublie pas que nous sommes enfermés dans une île sage et tranquille. Vous irez seuls. Moi, j'ai retrouvé ma raison; moi, on m'aime très fort ici. Allez au diable !
Minuit passé, la camionnette du boulanger voisin, disparut comme par enchantement et ne revint qu'au petit matin. Ils la plantèrent au bas du talus, contre un saule rouge laissant ainsi supposer que le frein à main s'était desserré dans la nuit. Quelle expédition ! Enfin, après avoir garé l'engin dans une petite pacoule campagnarde ils se dirigèrent sans hésitations vers l’église du village. Le presbytère était encore faiblement éclairé. La loupiote du bon dieu ! Seigneur curé, affalé sur son bureau surchargé de livres sacrés, de missels, de journaux récents, dormait du sommeil des âmes pures. Jules entra, ferma la porte et éteignit la lampe. Lui suffisait le clair de lune! Tandis que Marcel aspergeait le pénitent, Jules en transe administra une correction sévère à ce pauvre vieux curé qui n'avait vraiment rien à se reprocher. Il se garda bien de prononcer un seul mot en français. Il avait fait avant de partir provision d'injures sardes auprès du chauffeur de la Signora Juana. Lorsque le duo infernal quitta le village Don Castillo gisait en sang, côtes cassées, incapable de bouger, peut être dans le coma, coincé sous un entassement de livres tombés des étagères de la bibliothèque.
À les voir tous deux fouetter les herbes folles du jardin à l’aide de leurs bâtons, Véranda comprit que quelque chose d’étrange venait de se produire. En fin de matinée la rumeur avait gagné les villages environnants et Véranda appris la nouvelle par Salvatore. Pauvre curé !
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- Véranda, connais-tu vraiment ces deux sales types un peu fous que nous hébergeons ?
Evasivement, elle avait répondu non en prétendant les avoir rencontrés sur les quais de Bonifacio. Salvatore inquiet renforça ses soupçons en les voyant manipuler leurs bâtons.
- Ils mériteraient que je les dénonce, mais pour éviter le scandale je les conduirais à Olbia et là " départ forcé pour Livorno ". Toi tu restes avec nous et sois discrète.
Véranda n'oublia pas de prélever une bonne provision de drogue et rafla sans rien dire une part du pactole de Bartavel. De quoi vivre sans soucis pendant quelques mois. Jules et Marcel furent donc contraints de s'éloigner, de passer en Italie, et de disparaître sans faire de vagues. Comme les vacances touchaient à leur fin sous les orages d'automne, Juana décida de rentrer à Florence. Véranda la supplia de l'accompagner et elles quittèrent les lieux un peu à regret mais avec la ferme intention de faire les boutiques ensemble dès leur arrivée en ville.
On croit toujours tout comprendre, lorsqu'il s'agit des gens qu'on aime. Juana logea sa copine dans un hôtel de bon standing où elle avait ses habitudes, ses rendez vous clandestins. Pas étonnant ! Il lui appartenait. Elle disparut deux jours entiers et Véranda un peu déçue s’aperçut que ses deux compagnons perdus en route lui manquaient. Sans trop réfléchir, le soir même elle prit le train pour Marseille avec la ferme intention de les retrouver. Tout compte fin l’amour au féminin pluriel était lassant, monotone et sans passion véritable : du bonbon fondant pour jeune fille en chaleur. Et puis Marseille est une ville qu'on ne peut pas quitter sans revenir un jour. La gare St Charles, la canebière, le vieux port, Castellane, les cinq avenues, la Timone et les vastes cimetières de la périphérie. Elle se dit, à peine arrivée qu'elle retrouverait à la porte d’Aix ses deux compagnons fous en épluchant tous les bistros du coin à la recherche de Marcel. Elle finit par le dénicher, mais dans quel état, accroché désespérément au comptoir d'un bar à putes. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
- Et Jules, qu'en as-tu fait ?
- Oh! Jules, tu sais, est devenu un homme important. Il roule Porsche, s'habille chez Marchiano, le meilleur tailleur de Marseille et est porte flingue de Zaccharia Kovac, le nouveau parrain de Marseille. Pardini lessivé ! Jules lui a fait une gorge chaude et sanguinolente, un soir d'orage à la sortie de sa boite à filles. Depuis on le respecte, on le salut, on le sollicite pour les campagnes électorales. Une vraie vedette ton Julot! Par contre moi je suis une merde. Je le gène et il ne m'aime plus. Je suis malheureux. Je bois, j'oublie. Véranda comme je suis content de te voir là devant moi.
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- Mon brave Marcel, tous les deux on va faire un effort pour regagner l’amitié de Jules. D'abord tu vas boire avec modération et du bon. Tu vas te fringuer " mieux sapé que moi tu meurs " et moi je vais leur montrer ce qu'est l'élégance marseillaise, le sexe-appel de la Madrague, la désinvolture des gens à fric, la tchatche des intellos. Tu me suis ?
- Comme un toutou qui veut son os. Tu as toujours été ma bouée, mon radeau, ma méduse, viens que je t'embrasse.
Sitôt dit, sitôt fait ! La matinée passée, on pouvait retrouver le couple infernal relooké " style Hollywood " dans les bars du nouveau Marseille des truands. Avec un peu de chance ils comptaient rejoindre le Jules en bonne compagnie à portée de bras d'une bouteille de champagne. Ce qui est bien prévu arrive. Jules admiratif avait d'abord reluqué la nana flamboyante qui descendant comme une star l’escalier, s'était arrêté un instant pour mieux la fixer dans le vert des yeux. Il réalisa avec un temps de retard que Véranda était bien là, figée, l'œil humide ne sachant que faire, dire ou crier. Il se leva tranquillement et sur la dernière marche il lui avait offert une coupe de champagne et baisé la main. Marcel essuya une larme lorsque Jules l'avait amicalement embrassé devant tous les habitués du cabaret. Le" Serpentin" lui appartenait dorénavant et était le lieu de rendez-vous du milieu marseillais. Quel parcours foudroyant ! Le trio, à la case départ, c'était prometteur! Véranda devint la chouchoute de ces messieurs ; faisant l’admiration de tous elle servait d'une main gracieuse le meilleur et le plus cher des champagnes, boisson obligatoire au Serpentin. Se pouvait-il que Marcel fut si entiché de la gourgandine des vestiaires? Et bien à n'en pas douter il s'était déclaré et tous deux sans trop se cacher se tutoyaient et baisaient aux heures creuses dans les sous-sols de l'établissement. Quand tout s'enchaîne soudain avec bonheur, dans la vie, il faut en profiter.
- Bonjour ! Commissaire, une petite coupe hors service! On visite la cage aux fauves?
- Cénard, ne faites pas trop le Jules avec votre commissaire. Je ne vous cache pas l'intérêt particulier que l'on vous porte à la direction de la police.
- Autrement dit il ne faut pas que je fasse le faux pas, commissaire. Blanc comme neige ! J'assure seulement la sécurité de notre ami commun Zaccharia. Vous le savez bien. La balle perdue sera pour moi en cas d'attentat. Alors de tout coté je suis le condamné du système.
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- Ciao, Cénard ! La tribu Pardini n'a pas débrayé complètement. Gardez-vous bien!
Jules aimait bien les mises en garde du policier corse Santini et savait qu'en cas de coup dur il interviendrait, mais en retard pour compter les morts. Auto nettoyage gratuit et radicalement efficace ! Marseille, périodiquement perdait ainsi l'élite de sa truandaille et une équipe rivale éliminait pour un temps la précédente et puis à son tour subirait le même sort. La patience étant une vertu policière il suffisait pour Santini et son équipe d’attendre le nouvel épisode, comme à la télé en spectateur avisé.
Zaccharia ! Voilà un personnage! Imaginez un petit gros, coincé dans un complet sombre, portant cravate serrée et moustache turque, l'épaule carrée, le regard sournois, jeté en vrille par deux petits yeux de cochon, chauve comme une betterave à sucre, vilain comme une gargouille et suintant la méchanceté. Son arrivée au Serpentin toujours inattendue faisait surprise à tous les coups. Son 4x4 blindé passait d'abord le portail de la cour intérieure pavée du vieil immeuble marseillais. Par une porte métallique dont il était seul à avoir la clé il pénétrait à l'improviste dans le bar et là, entourés de trois jeunes sportifs armés il regagnait une table que lui désignait Jules. Jamais la même!
- Jules, casse croûte et champagne, puis tu me présenteras ta Véranda dont on me dit beaucoup. Ensuite viens à ma table, j'ai pour toi.
Celui ci très cérémonieux, donna ses ordres au personnel et se dit qu’enfin il y avait du violent-vilain dans l'air. Il en bavait le Jules ! Lorsque Zaccharia occupait la place, les portes du Serpentin restaient fermées et seul Jules pouvait en commander électroniquement l'ouverture. Il fit honneur à Véranda en lui offrant une rose prise dans le bouquet de sa table qui dissimulait un 11-43 chargé.
- André Pardini, le dernier de la tribu, il va falloir le pointer sur ta liste. Il relève sa tête de con et prépare un baroud d'honneur avant de quitter Marseille pour son village natal en Corse où il compte se faire élire maire. C'est une coutume chez eux.
- Et tu ne veux pas que cette élection aie lieu. Compte sur moi Zaccha, ça me démangeait depuis quelques temps et j'en suis à me ronger les ongles dans l'univers bouché du Serpentin.
- Fais-moi du grand guignol, une mise à mort à fort spectacle pour marquer les esprits.
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Zaccharia ne lui avait jamais vu ce visage épanoui ! Lorsqu'il lui avait commandé ce massacre, il ne s'attendait pas à autant d'enthousiasme. Pour le moment, inconscient de la folie meurtrière de Jules, il ne pensait pas encore, qu'un jour, elle pourrait se retourner contre lui. Et d’expliquer à Marcel ….
- La vielle mère de Julien Pardini vend son hôtel particulier avant de quitter définitivement Marseille avec son dernier fils, le cadet, le plus con des trois, mais lui encore vivant.
- Tu veux acheter, Jules ? Il paraît qu'elle a huilé ses premières armes de mère maquerelle dans cette ancienne boite de rendez-vous qui a fait sa fortune et celle de ses trois rejetons.
- Tu vas te présenter avec Véranda, visiter et lui laisser le choix entre une chute vertigineuse dans l’escalier et le saut suicidaire dans la cour intérieure.
C'est ce jour là, que Marcel décida d'agir pour gagner du galon et l'estime du patron. Pour le moment il passait pour le gentil babahou tout bêtement apte à ranger les verres des clients après les avoir vidés jusqu'à la dernière goutte. Avec Véranda il se pointa à la grille de l'hôtel Pardini, au début de l’après midi alors que la voiture sport du fils venait de quitter les lieux.
- Entrez jeunes gens et attendez dans la bibliothèque.
- Nous sommes les agents commerciaux de la Société des Barges Réunies de Sicile. Votre ancien associé Salvatore d’Arrezzu enfin sorti de prison, désire acquérir ce lieu mythique qui marqua pour lui aussi le début de sa carrière. Il est très vieux mais ne vous a pas oublié. La vioque revint avec sous le bras la photo agrandi de son mari et de ses compagnons d’alors. Commentaires, souvenirs, émotion : la mère évoqua les temps heureux de sa folle jeunesse.
- Madame Pardini, mettez donc ce voile rose qui vous va si bien sur la dernière photo. Faites nous visiter.
Miss Colomba s'exécuta, non sans une pointe de coquetterie. Le mari en sous-verre sous le bras elle eut tout juste le temps d’atteindre le haut du grand escalier. Le vide s’offrit à elle, l'aspira comme un pantin désarticulé. Elle atterrit, serrant sur le ventre la belle photo du défunt.
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- Tu vois ce que je vois ! Un beau suicide de vieille désespérée qui pleurait encore aujourd'hui son mari assassiné. On se tire vite fait! Tranquillement ils regagnèrent leur voiture garée dans la rue adjacente.
Quel policier flairerait autre chose qu'un suicide banal ? Rien n'indiquait une mise en scène, pas le moindre indice et puis enfin cette riche dame était respectée dans le milieu. Même son fils pensa qu'elle n’avait pas supporté l'idée de quitter Marseille. Cette version arrangeait Santini qui n'avait aucune envie de se casser la tête. Un doute lui suggéra d’attendre la suite. Intuition policière sans doute!
Oh! La suite tu t'en pourlèches, toi qui me lit à tort et en travers, en baissant l’abat-jour, car le sommeil te gagne malgré l'envie de savoir ce qui va se passer. Ben voilà! Un monde fou se pressait autour du tombeau, en desordre, le curé de la paroisse, les croque-morts en tenue de deuil, le fils Julien éploré, les anciens amis, car les nouveaux fréquentaient dorénavant les établissements de la bande à Zaccha, les accrocheurs de couronnes, les jeteurs de roses et d'eau bénite, les fignoleurs de condoléances attristées. Un vrai carnaval de gestes et d'attitudes coincées, un mélange confus " d'us et coutumes " d'un autre âge. Et pendant ce temps là, à l'entrée du cimetière, deux journalistes italiens de la Rai III attendaient près de la voiture de Julien Pardini, la sortie des amis de la famille. Marcel et Jules habilement grimés s'éloignèrent sans éveiller les soupçons du gardien, mais un de leurs appareils photo collé au réservoir contenait assez d’explosif pour pulvériser menu-menu le véhicule du dernier des Pardini vivant. L'engin téléguidé en place, il ne restait plus qu'à appuyer sur le bouton vert à un moment choisi.
- Tu vois mon brave Marcel, Santini joue la sentinelle, mais du mauvais coté. Il aurait dû surveiller les carrosses de ces messieurs.
- Jules, tu es franchement génial, super, géant, tu tues à la sicilienne ; Finis les rasoirs! la barbarie!
- Il faut vivre avec son temps, Je suis dorénavant pour l’élimination médiatique, le crime parfait et techniquement maîtrisé, enfin ! Le chef-d'œuvre ! Tu me suis.
- Zaccha va t'embrasser sur le front. Quelle horreur!
Oh, le feu d'artifice! Après l'explosion, dans les tôles calcinées, Julien ressemblait à un gros saucisson fumé, ses bras cassants comme charbon de bois, pendouillaient accrochés à la carcasse métallique du volant, les fumeroles empestaient le caoutchouc brûlé et le rôti de veau. Mamma mia!
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En visite au Serpentin, Zaccharia satisfait offrit encore une rose à Véranda, une bouteille de St Emilion à Marcel et remercia Jules discrètement car Santini venait d'arriver avant la fermeture des portes. En fin observateur le policier eut nettement l'impression que Jules portait dans l'éclair d'un regard, une lueur de folie et pensa qu'un jour viendrait où il mettrait le feu au poudre dans son propre camp. Voilà! Savoir attendre! Se disait-il. Il ne vérifia même pas les alibis des uns et des autres, sachant très bien qu'à l'heure du drame, les fidèles habitués du Serpentin filtrés à la porte témoigneraient en faveur de Jules qui évidemment ne quittait jamais son bar lorsque ça sentait le roussi en ville. Vérification inutile! Car un alibi bien ficelé protège les innocents, mais surtout les vrais coupables, les capables du pire.
Mais même dans le milieu, ça rêve. Un truand tôt ou tard veut devenir un bourgeois, avec bobonne, bonniche dans une villa des quartiers riches, avec entrée à colonnettes comme en Amérique, escalier de service, et livraison à domicile. Deux voitures, la plus puissante possible pour impressionner les minus de la profession, l'autre plus élégante pour aller à la messe et forcer l'admiration des bourgeois. Tu vois le racket, le vol, le crime, le feu, le jeu, la prostitution, le rapt avec rançon et le hold-up mènent à l'église ou au cercle de bridge fréquenté par le docteur, le procureur et le notaire du quartier. Plus tête de bois un bon commissaire se tient toujours en retrait, ne se compromet pas, observe et attend le faux pas. Santini, lui, patientait à bonne distance. Sais-tu que le curé de cette paroisse acceptait les chèques importants de ces messieurs de la truandaille pour acheter des macro-cierges, du vin de messe au Savour Club et des chasubles cousues de fins fils d'or. Marcel était même devenu son confident d'un instant, après les vêpres, lorsqu'il regagnait le presbytère. Dans la conversation on échangeait gaiement des recettes de cuisine et les meilleurs étiquettes de vins de table et d'autel. Au Père Florent, Marcel avait parlé de son alcoolisme chronique comme d'une maladie du corps, mais l'abbé lui parla d'un chancre de l'âme. Ca se soigne mon fils, prétendait-il et pourtant lui aussi ne crachait pas sur la bibine, traitait le mal par le mal en douce et buvait sa lampée quotidienne. Ah! La respectabilité de tout ce beau monde, quelle foutaise !
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Chapitre XIII
Et c'est ainsi et sitôt dit que Jules décida d'acquérir dans la banlieue nord de Marseille un vaste terrain vague, ancien patronage catho où les enfants de bonne éducation passaient jadis leur après-midi du dimanche, encadrés par de jeunes curés enthousiastes, sportifs et aux mains baladeuses.
- Ah ! Tu veux savoir. J'ai toujours rêvé d'un cimetière de chiens-chiens, de mistigris et autres bébêtes affectueuses. Obsèques, tombes ornées de croix, étoiles ou croissants, crématorium, urne étrusque prête à porter ou petites cellules murales avec photo de l'être aimé, nom, pedigree et couleur de la crotte.
- Mais, Jules! As-tu demandé son avis à Véranda?
- J'ai interrogé les mémères du coin. Leur bébête chérie réduite en cendre parfumée, ça les branche et puis je lancerai la mode à coup de pub, tu me suis.
- Comme un caniche des quartiers pauvres qui crèvera dans le caniveau et finira à la décharge.
- Tu patauges gaiement dans le pessimisme le plus abjecte. Veux-tu être le gérant du crématorium, le docteur Petiot rôtisseur de chiens, le grand croque-mort de la sépulture canine.
Rien ne pouvait mieux réveiller les penchants morbides de Marcel qui choisit tout de suite le style de son costume de cérémonie qui aurait la couleur épiscopale, un violet laiteux cerné de liserés noirs.
- Les rites seront animistes, rythmés sur clavecin par les fugues interminables de J.S. Bach car tu sais que les bêtes ont des oreilles et une âme. Tu vois Jules que je serai à la hauteur. Quand débute le chantier?
Trois mois plus tard le premier crématorium de chiens crée en France plus somptueux en miniature que le Panthéon ouvrit ses portes et l’affluence fut telle que la nouvelle se répandit de bouche à oreille, de niche en niche et que les chiens à la retraite s'efforcèrent de quitter leur maître, victimes de la canicule. Dorénavant, Marcel reçut des habitants du quartier des coups de chapeaux bien bas et des congratulations féminines attendries. Ce diable de Jules révéla plus tard le but véritable de cette géniale opération commerciale. Les fours à chiens en cachaient un beaucoup plus grand, plus gourmand, plus chaud, réservé à des cuissons plus conséquentes. Marcel ravi devint l'escamoteur de cadavres, le nettoyeur du milieu marseillais. On pouvait tuer sur commande et incinérer en douce à la barbe de Santini et de ses sentinelles. Les quelques fumeroles échappées de la marmite du diable ne sentiraient de toute façon que le poil de chien cramé. Pourquoi des soupçons? Pas de scrupules, pas de chichis, on enfournait et quelques secondes suffisaient à transformer un fraîchement trucidé en une poignée de cendres tièdes. Pour faire bon poids et économiser le fuel on y ajoutait quelques chiens morts pour l’odeur de poil roussi. Rassurant, non! L'hécatombe se poursuivit ainsi pendant toute l'année bissextile qui en plus comptait, c'est périodique, treize nouvelles lunes, la dernière étant celle des fous. Sais-tu que l'astre des nuit émerveille les lunatiques évidemment, les dingues, les enragés et les hommes loups. Ce fut pour notre Marcel la période la plus exaltante de sa misérable vie. Entre la dame pipi-vestiaire du Serpentin et sa rôtissoire à clebs il nageait dans l’allégresse et le vin. Sans voir venir la cata un beau matin d’hiver il accueillit cérémonieusement une dame à chapeau fleuri, sans doute épouse d'un haut fonctionnaire, portant voilette et couffin. Dans le panier mortuaire gisait recroquevillé le plus petit caniche de la ville, raide, grimaçant encore sa douloureuse agonie, efflanqué, mort du choléra ou du sida canin. La pleureuse exigea la plus somptueuse cérémonie pour son cabot chéri.
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- Demain après midi, rendez-vous à seize heures au funérarium. Chère Madame vous assisterez au service funèbre et à la sainte crémation de votre petit compagnon adoré.
- J'y serais seule car mon mari ne comprend pas vraiment que l'on puisse s'attacher à un être aussi menu, peureux, facilement effarouché par une mouche et constamment dans mes jupes.
Le lendemain, vendredi treize, loin d'être un jour de chance, cela tourna au cauchemar pour cette cliente si malheureuse. Marcel flamboyant dans son costume, plus aviné que jamais, remit à Madame Millessort l'urne, en titubant. Il envoyait au diable tous les chiens morts et leurs maîtres, il chanta en ricanant la farandole des pendus, vira sur ses hauts talons pour disparaître dans le couloir. Rejoint par la Millessort outrée, déçue, puis enragée, il ne put dissimuler à temps le petit cadavre du caniche qu'elle reconnut aussitôt jeté au fond du lavabo. Il avait tout simplement oublié de le cuire. Stupéfaction, évanouissement, bouche ouverte, jambes coton, cœur en chamade pour la râleuse !
- Oh ! Ma belle, tu as pris froid ! Viens donc au four !
Délestée de ses breloques et bijoux, elle atterrit dans les brûleurs diaboliques de Marcel pour donner à la sortie quelques onces de cendres roses. Me diras-tu, lectrice acharnée, ce n'était pas la première fois qu'une femme était victime du trio. Le feu avait toujours fasciné le Marcel et le souvenir de son amie Rachel poursuivie par les flammes en Corse le replongeait dans la démence meurtrière. Hors de lui, Jules appris de la bouche même de son idiot d'ami, la bavure qui risquait de tout compromettre.
- Grand maboule, ivrogne incorrigible, vieux débris buté, as-tu un jour mesuré ta misérable connerie? Tu rejoindras dès aujourd'hui les cuisines, où tu pourras vider en toute quiétude les fonds de bouteilles. Je ne dirai rien à Zaccha cette fois-ci.
Conscient du danger, il courut au crématorium. À la nuit car Jules n'était efficace que dans l'ombre, il alla déposer le couffin et le caniche oublié dans l’église du quartier. Pensez-donc! Le policier en charge de l’enquête comprit de suite que Mme Millesort avait disparu là, à sa dernière prière. Miracle, enlèvement, fugue….conjecture! Au commissariat personne ne flaira la présence des fours à chiens et quelques temps après, Jules confia sa direction à un fidèle de Zaccharia, prétextant que Marcel montrait depuis quelques temps une lassitude, faisait le complexe du croque-mort et risquait de reperdre la raison. Personne au Serpentin ne pensa qu'il lui en restait si peu.
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Ne pas rester trop longtemps dans l’inaction, voilà ce que ruminait Jules depuis le dernier manquement du Marcel.
- Je crains qu'il ne soit trop tôt mais nous le ferons quand même. Nous pourrions affoler Zaccha en lui faisant siffler aux oreilles quelques balles en zig-zag, lorsqu'il vasouille dans la piscine de sa villa provençale aux calanches du Mercastel.
- Tu sais pourtant qu'il n'a peur de rien. Ca va semer la "sparoutcha" dans les faubourgs.
- Moi, les représailles me carambolent le branle-tête, ça me met les fourmis sous la peau. Qu'en penses-tu Marcel toi qui ne cogite jamais trop?
- J'entrevois l'hécatombe et l'extension hors limites de l’empire zacharien. Il ne tue jamais pour rien. On va se régaler!
- Reste donc bien tranquille, croquemitaine de chiens morts. J'irai et j'agirai sans toi cette fois.
Comme s'il eut reçu l'extrême onction, Marcel se ratatina et disparut plié en quatre, humilié, dans la remise à bouteille du bar. Il en ressortit après la bataille, une semaine plus tard, défait, méconnaissable, barbouillé, sale comme six cochons. Véranda le conduisit au dispensaire de désintoxication. Quelle misère! Trois jours après il en revint plus assoiffé qu'avant et il s'enfuit vivre sa vie dans la banlieue, en clochard. Véranda ne put le retenir et lui remit avant son départ une grosse poignée de fric qu'il dilapida rapidement avec ses compagnons d'infortune aussi imbibés que lui. C'est là qu'il apprit qu'un contrat était lancé contre Zaccha et Jules. Les clodos assistent sans le vouloir à des conciliabules dans les rues, aux portes des officines louches et sont témoins de va-et-vient nocturnes car ils dorment n'importe où et ont le sommeil léger. Regrettant d'être parti sur un coup de tête il revint avertir au Serpentin le patron qui pour le remercier l'embrassa sur le front.
- Marcel, tu es mon ange gardien. Je m'en souviendrai. Reprends ta place ici parmi nous mais de grâce va te laver, te changer car tu pues plus fort qu'une tinette de lépreux.
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Il faut te dire que pendant l'absence de Marcel les balles promises par Julot ricochèrent sur l'eau de la piscine. Zaccha impassible jura entre ses dents de mettre la banlieue récalcitrante depuis quelques temps, à feu et à sang. Ainsi fut assaini le monde du jeu et de la prostitution sur les boulevards extérieurs. Certes, maintenant Zaccha régnait sur tout mais un jeune caïd mécontent, aux dents longues et peut être inconscient décida de ruer dans les brancards et d'assassiner de ses propres mains le tout puissant parrain. Non seulement il s'en vantait mais il ignorait les géniales et imprévisibles réactions de Jules.
Déguisés en clochards les deux amis de toujours rejoignirent la bande de traîne-misère que fréquentait Marcel et là patiemment en les écoutant dégoiser, ils apprirent le nom de l'imprudent. Leur premier souci fut de n'en rien dire. Quoiqu'il en soit, on retrouva le lendemain sur un chantier proche le jeune ambitieux aplati, repassé comme un mouchoir de poche, sous le rouleau compresseur de la D.D.E. locale.
Santini n'en revenait pas. Autour de lui il savait maintenant que le monde du crime s'agitait mais sans laisser de traces. Alors pourquoi cette exécution spectaculaire? Intimidation? Affirmation d'un règne? Vengeance? Quoi donc? Ses visites au Serpentin devinrent plus fréquentes, ses insinuations plus marquées. Prudent Zaccha recommanda à Jules une plus grande discrétion.
- Méfie-toi! C'est un sournois merdique, une tête chercheuse, à lui tout seul un vrai mirador, il scrute, réfléchit, analyse, filoche le suspect dans la nuit mais n'intervient qu'au flagrant délit ou quand il faut enfin compter les morts.
Il ne savait pas si bien dire car Santini rôdait depuis une semaine dans les environs du crématorium. Un gérant fiché au grand banditisme, dans un cimetière de chiens, ça faisait désordre! Lorsque sa visite au Serpentin occupait sa soirée il s'incrustait dans le décor, gênant par sa simple présence les habitués du bar qui désertaient. Même Zaccha ne se montrait plus au grand dam de Jules qui se lamentait. N'y tenant plus, un certain soir il déposa sur la table du policier une bouteille à mille balles, remplit un verre, exigea qu'elle fût payée sur le champ. Hors de lui, il insulta le policier, le traita de couille molle, prétendit qu'il profitait de son pouvoir pour lui soutirer du fric, boire à l'œil et dévergonder les entraîneuses. Ce soir là un journaliste bien connu et remueur de merde, assista au scandale et l'éclair d'un flash pellicula la dispute pour l'édition du matin. Le flic disparut quelques temps car il s'était senti piégé. À partir de ce jour, Jules devint pour lui l'homme à abattre.
Tout de même, il était insupportable pour le policier que Jules demeurât maître du jeu. Il lui laissa croire qu'il avait gagné la première manche, et orienta son enquête du coté du crématorium. Il avait surpris Marcel qui de temps à autre venait discutailler avec Nicolas, le nouveau gérant. Il ne pouvait souhaiter mieux. Un lien existait donc entre le Serpentin et la marmite aux chiens. Pendant les nuits les plus sombres, deux inspecteurs en faction se les gelaient pour enfin tirer au clair les fumeuses activités du centre qu'ils appelaient la Zoo-crypte. Ne voyant rien venir, découragés, penauds, déçus de pratiquer un vrai métier de chien, ils relâchèrent la surveillance. Dans le bar en face, au petit matin, devant un café et des croissants chauds, ils échangeaient quelques banalités, lorsque la patronne se plaignit des odeurs fortes de viandes grillées échappées des fourneaux, au plus noir de la nuit.
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- La rôtissoire fonctionne donc en nocturne ?
- Sans aucun doute. La fenêtre de ma chambre s'ouvre juste dans le bon vent.
Le guet reprit de plus belle devant l'entrée, à la sortie et à toute heure. L'horloge de la mairie annexe frappait ses trois coups du matin; c'est alors qu'une camionnette se présenta au guichet, occupée par deux lascars qui écarquillèrent leurs yeux sur des pistolets de police calés au niveau de leur nez. Menottes, bousculades, embarquement pour le poulailler, dans une voiture banalisée! La porte s'ouvrit et Nicolas guida les deux inspecteurs nonchalamment installés au volant jusqu'a une trappe où il jeta en jubilant le cadavre tout chaud.
- Dis, mon bon Nicolas, tu viens de nous jouer la scène du flagrant délit. Un véritable artiste! Une star! Tu mérites un oscar, et pour te prouver notre sincère admiration on va te payer un séjour prolongé au club de vacances de la Santé. Que comptes-tu faire avec ce macchabée? Viens, fais nous visiter ton camp de la mort.
Du coté des fourneaux, la perquisition ne révéla rien de suspect. Des deux policiers l'un était beaucoup moins con que l'autre.
- Retour à la trappe! Suivons le mort! Va chercher l'échelle rangée dans le coin. Descends le premier et dis-moi ce que tu vois.
Il n'y eu pas de réponse. Un long couloir aboutissait à la porte d'un sas qui probablement filtrait les odeurs et coinçait tous les bruits. Ils se retrouvèrent les pieds dans une cendre suspecte que personne n’avait jamais balayée. Dans la gueule grande ouverte du four quelques bouts d'os calcinés attendaient la cuisson suivante pour disparaître définitivement.
- Quelle horreur! Ce n'est pas racontable. Santini sera bien gêné d'en parler aux journalistes?
Réveillé de bonne humeur il arriva bien avant le juge et les fouille caca de la police scientifique. Afin de semer le trouble dans l'esprit de Zaccharia, il lui téléphona pour lui dire que Jules filait un mauvais coton, que le crématorium était présentement passé au peigne fin par ses inspecteurs. Aux prix de mille mensonges, Zaccha feinta, feignit l'ignorance et prétendit que les affaires perso de son agent de sécurité ne le concernaient guère. Dans l'espoir de provoquer une dispute meurtrière entre ces deux forcenés, Santini venait d'amorcer un conflit qui pouvait dégénérer. À lui ensuite de compter, d'identifier, d'empaqueter les refroidis pour la morgue. Méthode expéditive excluant les enquêtes longues et embrouillées qui aboutissaient souvent à un non-lieu.
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Quoique bon joueur de golf, il envoyait chaque fois la balle un peu trop loin. Ses méthodes qu'il gardait secrètes semaient une panique mortelle dans le milieu marseillais, engendraient des haines tenaces et des règlements de compte en cascade. Avertis par leur patron qui leur cacha son irritation, Jules et Marcel prirent la fuite pour trouver refuge en banlieue dans le sous-sol d'un ancien gymnase fermé depuis des décennies. La rue déserte longeait un immense chantier de construction et leur assurait une planque inespérée. Mais ils ignoraient qu'un chien fidèle de Zaccha les avait suivis jusque là avec la consigne de les épier nuit et jour. Dans le chantier voisin le guetteur se laissa facilement repérer par nos deux fous inoccupés mais toujours sur leur garde.
- Tu vois, Marcel, le mercenaire à Zaccha qui nous surveille, perché là-haut sur la grue, c'est Jean le bègue.
- On ne va pas lui laisser faire ça longtemps. Si tu veux que je le jette en bas, il n'aura pas en tombant le temps de sortir un seul mot entier pour appeler sa mère. Ma! Ma! Ma!…
- Non! Laissons-leur l'avantage. Il ne se méfieront pas de nous. Le patron, c'est sûr, veux notre peau. Il faudra se faire voir quelques fois par jour pour les endormir mais nous irons ailleurs le reste du temps et surtout pendant la nuit. Il existe pour cela la sortie par le soupirail derrière dans l'autre rue.
Au Serpentin tous ignoraient les liens d'amitié qui les liaient tous deux à Véranda et pour elle son grand souci fut de ne rien laisser paraître. Le grand patron, toujours prévenant lui confia la gérance de la boite qui en fait lui appartenait. Il venait certains soirs boire sa coupe de champagne et se détendre avec ses comparses. Ils y restaient tard dans la nuit et souvent s'y retrouvaient seuls pour discuter affaires.
Vint le grand soir ! Véranda s'éclipsa discrètement mais en actionnant de l’extérieur le verrouillage électronique des portes. Lorsque Zaccha et sa bande d'enfoirés s'aperçurent que les flammes descendaient de l'étage, il était trop tard. Faits comme des rats! Le Serpentin se transforma en crématorium. L'idée de griller l'élite de la truandaille phocéenne avait germé dans la cervelle déglinguée de Julot qui décida sitôt après de déguerpir, laissant à Santini le cadeau de six cadavres carbonisés mais facilement identifiables. Le policier put donc effacer six noms sur sa liste et ne manqua pas de féliciter les pompiers qui, une fois n'est pas coutume arrivèrent en retard, car entre temps un coup de téléphone leur avait indiqué une fausse adresse. A Santini de se dire en marmonnant " merci ! Cennard, leur compte est bon, le compte y est ".
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Chapitre XIV
Pendant une saison entière le trio du diable chaussa des pantoufles, sur les bords de la Marne au Perreux, dans une grande villa d'aspect minable, crépie jaune d'œuf pourri. Louée à une vieille bourgeoise ruinée qui occupait un minuscule studio au fond du jardin, cette vaste demeure devint un lieu de repos, de loisirs, de méditation, de lecture et de bon voisinage.
Jules qui jusqu'alors ne croyait pas aux pouvoirs occultes pensa avoir trouvé dans certains livres obscurs, sa voie. Désormais il se sentit médium inspiré, conversant avec les morts ou leurs fantômes. Que Véranda se révélât voyante ne l'étonnait nullement et la villa fut fréquentée par ne nombreux voisins qui croyaient encore à la magie, à l'errance des âmes, au retour des morts, à la lévitation des guéridons, à la farandole des ectoplasmes et à mille autres éclaboussures de l'au-delà. Même la vieille bougonne du fond de son jardin rappliquait à toutes les séances de spiritisme pour redemander à son défunt mari la cachette de leur petit magot dont il avait emporté le secret. Marcel déguisé en majordome asiatique, ressemblant plutôt à un eunuque sri lankais, conduisait les visiteurs du soir dans la salle spectrale vers sept tabourets magiques disposés en rond autour de la grande table fluidique. Que de fois Jules reçut ses naïfs clients, assis au fond de la pièce sombre sur un fauteuil antillais dont le dossier s'ornait d'une queue de paon majestueusement déployée. Comme échappée d'un tombeau sa voix éteinte les accueillait, les incitant au silence, les invitant à s'asseoir et à se concentrer en effaçant toute pensée. Pour cela il suffisait de fixer une pâle lueur clignotante et tournante au centre de la table.
Affublé d'une houppelande dorée de maharadjah, chaussé de babouches indiennes en peau de caïman, le front surmonté d'un turban islamique, il venait s'asseoir lorsque tous les sièges étaient enfin occupés. Emotion! Chair de poule! Communion des âmes! Lui savait bien que ce n'était là que duperie mais pourquoi écorner les croyances et les certitudes des autres?
- Effleurez la table de vos doigts écartés et refermez le cercle en enchaînant vos mains. Esprit es-tu là ? Si, oui, un coup……sinon…
Les séances commençaient toujours ainsi, le thème étant choisi d'avance. Suivaient le rappel du défunt, les questions posées, les réponses par coups répétés et tremblements de table, après désignation d'une lettre de l'alphabet. Jusqu'où, devant l'étrangeté des faits, l'étonnement grimpait allant souvent jusqu'à l'évanouissement des plus sensibles. Les odeurs d'encens, les ombres dansantes projetées aux murs par les deux candélabres, ajoutaient leur part de mystère. Cependant les esprits se taisaient ou ne communiquaient que quelques mots. Dans l'espoir d'en récolter un peu plus, chacun partait avec la ferme intention de revenir.
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Véranda quant à elle après quelques balbutiements comprit qu'elle faisait une voyante acceptable. Elle s'amusait à dire que l'art divinatoire, tout plein de tricheries s'apprend comme le reste, qu'elle était plutôt douée pour répéter autrement à ses patientes ce qu'elles lui avaient révélé sur leur vie aux toutes premières séances. Elle se sentait bien et même jolie dans ses oripeaux d'Esméralda. Un jeu de cinquante deux cartes usées et même un peu crasseuses, attestait son ancienneté dans le métier. Un faux diplôme de cartomancienne, délivré par des moines hindous du Racachemire ventait les hauts mérites des rares possesseurs de ce document.
Nos fantaisistes s'amusaient comme trois petits fous. Cette fois, rien ne semblait troubler leurs géniales improvisations et leur renommée commençait à prendre le large en gagnant les quartiers alentour. Le seul qui eut à se plaindre leur rendit un soir visite: c'était Monsieur Prosper Kognan le marabout fraîchement importé du Sénégal qui leur fit reproche de lui manger son pain. Jules se le mit dans la poche.
- Mon cher Prosper tu es un collègue que nous estimons beaucoup, mais nous ne ramons pas dans le même bateau et nos clients ne sont pas africains. Donc pas de concurrence! Nous te laissons la magie noire et la vente des grigris, nous sommes les sorciers blancs et fréquentons le diable. Donc rien, n'empêche l'amitié mais promets moi de ne pas nous mésestimer car notre science vaut bien la tienne et sache qu'en terre chrétienne tu ne peux rien de sérieux contre nous.
- Jules, je ne suis pas venu pour te gratter les poux mais pour te demander d'assister à une de vos séances car il paraît que tu sais parler aux morts et qu'ils consentent à te répondre.
Il partit sans attendre la réponse mais il avait bien deviné que Jules l'appellerait le prochain soir d'orage.
- Il reviendra mais sous un parapluie.
Même si la sorcellerie n'est pas ta tasse de lait, avoue le, un certain doute persiste, d'abord insignifiant, mais fais gaffe …..! Tu n'y crois pas! Eh bien! Prosper, un certain soir s'annonça en même temps qu'une sérieuse averse. Le grand nègre referma son parapluie, demanda la permission de rentrer à Marcel et ne put retenir un rire tonitruant qui gagna vite toute l'assistance.
- Jules, l'orage est là qui lave plus blanc que blanc. Tu permets que je pose mon cul sur le septième tabouret. Quelque chose me dit que tu m'attendais.
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- Je vous invite, à recevoir mon ami le mage africain Prosper Kognan. Dans vos mains réunies ce soir, passera un flux plus intense. Ne rompez surtout pas la chaîne, ce serait dangereux pour moi.
Probablement venus du fin fond de l'Afrique animiste des esprits folichons se ruèrent autour de la table et en une sarabande effrénée ils embrouillèrent quelque peu les réponses. Une phrase, cependant émergea des ténèbres pour annoncer un meurtre, la déraison, la mort. Marcel comprit de suite que Jules préparait une nouvelle folie. Car passé maître dans l'art de jouer avec l'alphabet et les mots, de secouer la table au bon moment à l'aide d'un mécanisme dont il gardait le secret, il fit parler les esprits à sa convenance. Véranda lui donnait du grain à moudre car souvent elle récoltait auprès de ses clientes des on-dit sur les gens du quartier, entre autre sur Prosper et ses habitués. Celui-là vendait des gris-gris et Jules savait que les petits sachets que l'on passe autour du cou, contenaient de la corne de rhinocéros, de la bave de crapaud séchée, du jus de manioc caramélisé mais aussi, de temps en temps, quelques grammes d'héroïne frelatée. Certain de ne pas se tromper il prit Prosper à part et lui proposa un marché douteux : de la drogue à gogo qu'il pouvait lui fournir en grande quantité contre l'assassinat gratuit de quelques personnes prises au hasard dans la ville.
- Mon ami, je suis un honnête citoyen sénégalais, un père de famille, un marabout griot descendant d'une longue lignée de sorciers guérisseurs. Je ne mange pas le gâteau du diable!
- Tu as pourtant la tronche du meurtrier en série. Enfin réfléchis! Tu vas bientôt tuer pour rien et tu refuses une juste compensation…. À bientôt Kognan!
Quand enfin il eut passé la grille, il s'arrêta un instant, se tourna vers la maison et dit à haute voix : " Ils sont tous malmenés du citron dans cette cabane bambou "! Paisiblement, il reprit la route et oublia. Il ne savait pas encore ce qui l'attendait. Maintes fois il eut envie de revoir l'énigmatique Jules, d'adhérer à " l'Association des joyeux spirites " en pensant qu'on s'était payé sa gueule, que l'Afrique serait toujours un sujet de franche moquerie, mais il n'en fit rien.
Après cette accalmie, il fallait s'y attendre, dans les mois qui suivirent, alors qu'il ne s'était jamais rien passé de remarquable dans le quartier, trois assassinats furent commis, chaque fois, pendant la nuit et à l'heure où apparaît le fin croissant de la nouvelle lune. On ne pouvait souhaiter pire pour le commissaire Jacques Charney qui cultivait l'ennui dans sa banlieue paisible. On en était au troisième crime lorsqu'il s'aperçut enfin que les victimes jeunes, africaines et jolies vivaient de leurs charmes, discrètement, sans attirer l'attention de la police. Il découvrit sur le P.C. de l'une d'elle que les lieux de rendez-vous pris sur Internet étaient en retour adressés aux clients par Email et aussitôt effacés.
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Toujours à l'affût, Jules, bien avant ces tristes évènements approcha les trois victimes alors qu'elles étaient encore vivantes et s'assura qu'elles portaient autour du cou les porte-bonheur de Prosper. Alors il se mit en tête de faire accuser ce dernier. Il ne lui restait plus qu'à rectifier les trois belles. Le choix des armes ? Oh! Tout simplement un égorgeoir à mouton trouvé sur le barbecue de Prosper et qu'il laissa négligemment traîner au pied de sa dernière victime.
Au commissariat, non seulement ça piétinait sec, mais en plus ils ne découvrirent pas tout de suite les liens mis en place par Jules. Un inspecteur de la préfecture parisienne vint prêter main forte à Charney qui s'acharnait à ne rien découvrir. Il se nommait Jaquard et évidemment il tricotait des enquêtes par ci par là où ça n’avançait guère.
- Jacques, écoute bien et dis-moi ce que tu en penses.
- Oh! Moi, je n'en pense pas moins ! Je pars à la retraite dans trois mois, donc chasse et pêche dans ma Sologne natale. Le Perreux pour moi n'a pas été le Pérou.
- Ecoute quand même. Voilà! Le couteau sert à égorger le mouton en Casamance. Ces lames sont trempées spécialement par les forgerons de cette province sénégalaise. Deusio, les trois victimes portaient à leur cou un grigri africain porte bonheur. Et de trois, n'oublions pas qu'elles sont sénégalaises.
Certes, Jacques réveillé par ces justes observations se mit à réfléchir mais son premier mouvement fut de se taire. Puis comme inspiré, il dit entre ses dents " es-tu bien sur que se soit lui ? "
- Mais de qui parles-tu ? Accouche, tu sais quelque chose ?
- C'est Cognan le marabout, le sénégalais de la rue saint Gore.
Voilà, c'était dit! Ce fut la seule participation du vieux policier et il pensa " va te faire voir jeune couillon prétentieux. " Le piège de Jules venait tout juste de se refermer.
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Pas de suspense, cette fois-ci ! Tu peux aisément deviner la suite. Le dit couillon mobilisa la brigade et courut arrêter le grand Prosper. Malgré toute sa science il n'avait pas prévu ce vilain coup du sort. Tu vois d'ici, les badauds qui une fois de plus se moquèrent du pauvre sénégalais, la surprise de ses nombreuses épouses qui ne savaient vraiment plus qui elles tenaient pour mari. Menotté, capuchon sur la tête, pour cacher l'infâme regard injecté de sang du tueur en série, l'infortuné Kognan fut poussé sans ménagement dans le panier à salade et emmené-empégué dans des emmerdes pas possibles. Au commissariat, dialogue de sourd! Trop choqué et ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Prosper ne répondait pas. Ainsi, pour le jeune policier, le seul point obscur demeurait.
- Pourquoi, Kognan as-tu choisi les nuits de nouvelle lune pour rétamer tes sœurs africaines ?
Pas de réponse! Mais le vieux Jacques, pour contrer son collègue lui en boucha un coin lorsqu'il lui fit remarquer que le calendrier musulman faisait coïncider le premier jour du mois avec l'apparition de la lune neuve. Une charge de plus pour un Prosper musulman et de surcroît sorcier traditionnel, qui spontanément et naïvement donna raison à Charney qui lui inspirait une certaine sympathie. Allez savoir pourquoi! En réalité ce dernier se délectait, laissant le jeune inspecteur suivre une piste hasardeuse. Quelque chose lui disait que le suspect ne présentait pas le profil du tueur en série, mais il laissa faire quitte à se payer une dernière enquête et une rigolade avant son départ à la retraite. Et en l'absence du jeune flic il tint conversation avec Prosper.
- Dis-moi, Kognan, j'ai la vague impression que l'on veut te faire porter le chapeau. As-tu des ennemis parmi les gens de ta communauté?
- Mon commissaire, je ne vends que du bonheur, de l'illusion, je suis guérisseur des âmes, un peu comme ton curé qui prêche à l'église. Mes grigris ne sont pas chers, et les trois filles là, elles venaient souvent me voir. C'est des malheureuses, elles gagnent bien mais en offrant leur cul. Et puis tu sais l'argent part au pays.
- Il paraît que tu te fais payer pour écrire les lettres, faire les papiers, et m'a-t-on dit, tu leur procures des clients. Tu ne serais pas un peu maquereau ?
- Non! Je suis comme leur grand frère, je les aide pour envoyer le fric à leur famille. Tu vois, chez nous en Afrique rien n'est cher mais tout se paye. Ce qu'elles me donnent, c'est mon tarif.
- Enfin, si tu le dis….passons ! Fréquentes-tu des blancs?
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- Mon commissaire, tu plaisantes. Ceux-là ils ne me voient même pas quand je passe dans la rue. Pour eux je suis transparent mais pas « homme de couleur » comme vous dites souvent.
- Le couteau c'est bien le tien? Moi ce qui m'étonne c'est que tu avais oublié de l'aiguiser pour la dernière victime. Il n'est même pas bon pour couper une saucisse. Par contre, d'après le légiste c'est avec un vieux rasoir qu'on les a égorgées.
- Toi, tu as fait l'école de police il y a très longtemps mais toi tu penses avant d'agir, de courir, de merder comme ton jeune inspecteur. Celui-là, il a étudié dans les livres et il a gagné le diplôme, nous on dit " papier de blanc ". Mais dans sa tête c'est du lait de Zébu.
- Prosper, Réfléchis bien. Passe en revue tous les gens que tu connais, et rappelle toi tout ce qu'ils ont pu te dire.
- Je vais réfléchir, mon capitaine. En attendant, si tu me gardes à vue encore une semaine, mes affaires malgré mon nom ne vont pas prospérer toutes seules. Ma mère m'a choisi ce prénom parce qu'elle voulait un fils dégourdi, mais pas un assassin! Mes trois femmes, là, vont me détester.
Il avait de quoi être inquiet, mais l'interrogatoire du vieux flic lui redonna espoir. Cependant, il se mit à pleurer sa misère et chanta recroquevillé au fond de sa cellule, une chanson sénégalaise qui évoquait le sort des anciens esclaves captifs en partance pour les Amériques. De quoi apitoyer le flic le plus retord ! Deux jours plus tard, chez le juge d'instruction, Jacques émit quelques doutes quant aux conclusions de son zélé collègue et demanda un délai pour supplément d’enquête.
- Mon cher, je vous connais suffisamment pour savoir que lorsque vous secouez vos puces il y a de l’erreur judiciaire dans l’air. Je vous accorde quatre jours pour désentortiller le vrai du faux et fignoler ce qui sera votre dernière enquête. Bonne chance !
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Le Prosper se calma enfin et se mit à réfléchir. Lui revint en mémoire cette proposition de Jules qui en fin de séance lui avait offert de l'héroïne. Non seulement il n'y avait pas attaché d'importance croyant à une grosse plaisanterie mais en plus il n'osa pas en parler au commissaire pour ne pas éveiller les soupçons. Son petit commerce clandestin depuis son installation dans le quartier s'adressait uniquement aux putes africaines qui savaient se taire….;Quoique! Mais pourquoi Jules lui trouvait-il une tronche de tueur en série ? Moquerie sans doute au début mais dans ses brumeuses pensées le détail devint soupçon, tenace obsession, puis ultime conviction. Afin d'éviter au jeune Jacquard de fourrer ses aiguilles à tricoter dans ses affaires un peu louches, il se résolut à en parler au vieux flic.
Celui-ci qui jusqu'à ce moment s'était contenté de ruminer en paroles avec des si, des mais et des pourquoi passa subitement aux actes. Pour bien faire, sa cousine Henriette cotisa à l'association des Joyeux Spirites et s'introduit dans le monde étrange des tables tournantes.
- Nous avons déjà fait parlé vos proches, mais Henriette jusqu'à présent n'a rien voulu savoir.
- Monsieur Cennard, une amie africaine, Fatoumata Koutoukou a été assassinée lâchement. Je rêve souvent et elle veut chaque fois me dire quelque chose mais au moment de parler le songe s'efface. J'aimerais comprendre.
- La prochaine invocation lui sera consacrée.
Le dimanche soir suivant, le cercle magique de six paires de mains se referma sur les paluches tremblantes d'Henriette. Au bout du compte une petite phrase tronquée apparut dans les grilles du médium…." La morte essuiera le couteau du nègre ". Ca ne voulait pas dire grand chose et elle repartit un peu déçue car tout le monde savait que Prosper était le grand suspect. En visite au commissariat elle ne put donner que ce qu'elle avait. Son cousin Jacques se fit répéter deux fois la petite phrase, visiblement excité.
- Dans la presse nous avions omis de parler du couteau trouvé prés de la dernière victime. Alors comment Jules peut-il savoir ? Coïncidence ? Ou peut être un mot de trop !
Encore une bravade de Jules, qui par la suite lui mit la police aux trousses. Que de fois avait-il ainsi manié la provocation en se gaussant des conséquences. Mais il venait là de commettre sa première grosse bévue. Jacques n'était pas un acharné de la traque policière, or pour sa dernière enquête il décida de faire joujou avec ce Jules qu'il ne connaissait pas. Lorsqu'il le rencontra en ville il ressentit comme un malaise, une vague impression de déjà vu dans les établissements psychiatriques. Au cours de sa longue carrière, il avait rencontré des chtarbés, des zigopathes, des névronautes, tout un ramassis de tueurs tarés qui lui avaient donné du fil à retordre. Un de plus, un de moins! Mais celui-là il comptait se le farcir en douce, décontracté et en se moquant de son jeune collègue adepte des méthodes nouvelles.
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Sa stratégie ? S'introduire avec la simple intention de se faire lire les cartes, de connaître l'avenir en prétextant la maladie grave de son épouse à l'article de la mort. Véranda se laissa piéger par ce vieux routier de la simagrée policière. Puis prétextant des ennuis de prostate, il demanda les toilettes et se retrouva devant un lavabo et une console sur laquelle étaient posés deux vieux rasoirs à lame. Il releva les marques et se mit en tête de les substituer lors d'une prochaine visite. Idée toute simple mais il fallait y penser! Il prit congé et promit de revenir.
Son seul véritable regret fut l'obligation de garder ce pauvre Prosper enfermé pendant ces quelques jours d'enquête. Il retourna donc chez Véranda qui maniait les cartes au grand contentement de sa clientèle. Jacques qui n'était pas dupe demanda une fois de plus les toilettes et en profita pour remplacer par deux objets parfaitement identiques, les rasoirs suspects. Content de sa ruse il passa au laboratoire scientifique pour les confier à son ami Dale.
Gracieuse lectrice, peut-être vas-tu me reprocher de ne pas user dans mon récit de la recette éculée du suspense pour titiller ta saine curiosité. Quoiqu’étonné de ta persévérance à me lire je te remercie d'être arrivé jusque là au moment où Jules va rencontrer enfin un adversaire sournois, déterminé, fouille merde et qui veut à tout prix gagner son dernier match.
Tu parles! Le sang souillant les lames n'était pas africain. Pas de chance cette fois-ci ! En sortant du labo il se mit à fredonner " frère Jacques, frère Jacques…ils m'ont eu ". Il lui fallut trouver une autre feinte, sortir un nouveau stratagème, se torturer le cigogneau pour persévérer. Il retourna au laboratoire.
- François me voilà sur la touche. Je piétine, je m'escagaille dans l'inconnu. Sors-moi un lapin de ton chapeau.
- Demande à ton sorcier Prosper, pour ça il fera mieux que moi.
Un autre que Jacques eut dédaigné le conseil mais poussé par je ne sais quelle intuition il alla de ce pas avouer son échec à Prosper.
- Mon commandant je crois avoir une idée pour nous sortir de ça.
- Voilà! Tu vas dire dans les journaux que je me suis suicidé ce soir. Il faudra que tu me caches et que Jules le sache au plus vite. Tu diras à ma deuxième femme, celle qui est la plus roublarde de se présenter chez Julot. Là elle demandera à communiquer avec mon âme morte en déposant ostensiblement sur le guéridon un de mes grigris et le couteau de mon barbecue, celui qui paraît-il aurait tué Aïcha la pute. On attendra la réaction de Jules, même si sur le moment il reste impassible et continue à jouer au plus fin.
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Piège-trappe à l'africaine! Ainsi fut fait…Mais au moment de quitter la séance, Aïcha ne put récupérer le coutelas qui avait disparu comme par enchantement. Il prétendit qu'aucune arme ne pouvait sortir de la salle sans provoquer des envoûtements sur les personnes présentes. Elle n'insista pas car le couteau n'était qu'une réplique de la vraie pièce à conviction. Il suffisait d'attendre… Une surveillance de tous les instants, nuit et jour fut mise en place.
Jules comprit sur le champ qu'il valait mieux prendre le large et disparaître dans la France profonde. Il choisit la nuit suivante pour déserter. Cette fois-ci comme à Varennes, on lui mit le grappin au cul. Il se sentit le roi des cons et se laissa conduire lui, son fou Marcel et sa reine Véranda, aux prisons républicaines. Frère Jacques jubilait. Comme un revenant, Prosper de sa voix grave, à travers les grilles de la garde à vue lui souhaita la bienvenue et le traita de minable rocambole. L'estocade pour un Jules déconfit qui venait de perdre la partie pour la première fois. Enfermé dans la cage voisine le trio se mura dans un silence de veillée mortuaire et afficha quelques heures après une douteuse sérénité. Mais, qu'avaient-ils encore inventé ?
Privé d'alcool, complètement avachi dans un coin, au bout de quelques heures, Marcel n'en pouvant plus, fit appeler le commissaire, en criant comme un déboîté qu'il avouerait tout pourvu qu'il ait suffisamment à boire. Il promit à ses amis d'endosser les crimes qu'il n'avait pas commis, et déboussolé il suivit les conseils de Jules qui avait décidé pour s'en sortir de le pousser aux aveux à sa place. Tu vois l'amitié c'est comme la salade verte, elle s'épanouit, elle monte en graine si tu attends encore un peu, elle se ratatine, se dessèche, et fabrique de la moisissure pour les charançons. Sachant que Marcel serait bon pour un traitement psychiatrique il lui promit de le tirer de là plus tard pendant sa cure. L'enquête suivit son cours, Jules et Véranda confirmèrent, donnant des détails sur les sorties nocturnes de Marcel. Jacques avait apparemment gagné la partie. Il libera Jules, Véranda et enfin Prosper au grand désespoir de son jeune et impétueux collègue
C'est à partir de ce vilain jour que les deux rescapés honteux d'avoir abandonné leur complice, s'évertuèrent à détruire ce qui leur restait de raison. Véranda à tout propos déclenchait des rages folles chez son compagnon qui réussit en peu de temps à pulvériser les meubles de la vieille, à arracher les portes, briser menu à coup de masse la baignoire, le cagatoire, les miroirs du salon, à détacher les lambris et dépiauter les placards. Quand la propriétaire se présenta pour toucher son terme elle eut un moment de faiblesse et Véranda en profita pour lui injecter une bonne dose de bonheur. En se réveillant guillerette la vieille se mit à chanter les vêpres et rejoignit d'un pas léger sa chaumière. Dans ce décor surréaliste trois jours suffirent à transformer le duo en un couple de cafards géants, rampant pour se déplacer, bourrés d'héroïne, et même incapables de se reconnaître. En fin de soirée, on ne sait venant d'où, un véhicule stoppa devant la porte et deux malappris à l’accent africain vinrent les cueillir pour les jeter sans ménagement au fond d'une fourgonnette hermétiquement close. Tout en secousses sur les routes, Jules, soudain fut pris d'un fou rire en ricochets qui dura un bon quart d'heure. Les yeux écarquillés, Véranda muette assista à la performance en se demandant ce qui pouvait mettre son ami dans un tel état.
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- Jules, arrête, tu me fais peur, arrête.
En guise de réponse il exhiba une seringue sortie de sa poche comme par magie et lui indiqua la doublure de sa veste dans laquelle il avait cousu de longue date les quatre gros sachets d'héroïne qui leur restaient.
- Ils vont bien s'arrêter quelque part ces enfoirés du cul. Où peuvent-ils bien nous emmener? À la première escale on en profitera pour se refaire une santé.
- Crois-tu à une vengeance du Prosper, ce Mérimée de merde. Si je ne me trompe, ils nous ont empaquetés pour le Sénégal.
- Une manière comme une autre d'échapper à Santini et à son collègue parisien. Laissons voguer la galère
Il ne croyait pas si bien dire. Une nuit à rouler sans interruption les amena sur le port de Marseille, où un cargo ventru en partance pour Dakar avala sans formalité la camionnette et ses quatre occupants. Le doux balancement du navire remplaça les cahots de la route, et nos deux idiots s'endormirent pour longtemps, abrutis, drogués, mais pas morts. Ajoutons pour la punition une chaleur de soute peu supportable et une soif de méhariste égaré. Par la lucarne une canette de bière chaude et un sandwich au piment atterrissaient de temps à autre sur la plate forme, ce qui avait fait dire à Jules qu'on les voulait vivants. Après la rade, le quai, les échelles et l'amarrage aux bites, le navire vomit par son derrière la camionnette qui s'aventura aussitôt sur une piste gondolée, poussiéreuse et allant on ne sait où.
Après avoir dépassé la ville de Touba, capitale du Mouridisme, la fourgonnette s'aventura dans un désert aride, sur une piste défoncée et caillouteuse, soulevant une vraie queue de météore, nuage de poussière rougeâtre qui retardait à se dissiper. Grinçant coup de frein dans la rue droite d'un petit hameau de cases africaines. Une vingtaine de petits rigolos, enfants maigres et dépenaillés, s'approchèrent pour mieux se moquer des deux visages pales qui venaient de débarquer encadrés par des hommes Peuls, longs et maigres eux aussi, racés, courroucés, agacés et menaçants poussant leurs prisonniers vers une casemate en dur qui avait jadis abrité un ermite chrétien. On disait encore en évoquant la vie recluse de ce croyant d'un autre monde qu'il réussissait de temps à autre à faire pleuvoir en chantant une vieille chanson française oubliée.
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Imagine un terrain vague, à perte de vue, plat comme une galette, une douzaine de cases en torchis, un seul arbre gigantesque dressé là, décharné sans feuille, aussi lugubre qu'une croix de fin du monde, projetant ses lourdes branches vers le seul coté imposé par le vent. Au centre de ce riche décor, vieillissait une petite construction informe en ciment et pierrailles liées, fermée par une épaisse porte en bois accrochée à des gonds forgés de fort turc. Evitez de passer par là toutes seules, mes petites chéries ou alors suivez, bien équipées, le Paris-Dakar.
Chapitre XV
Tu vois je ne m’adresse en écrivant qu'à mes charmantes lectrices! Pourquoi, me dis-tu? Parce que, tout simplement les copains n'ont pas le temps de lire mes inepties, tandis que la femme moderne enfin libérée et elle a bien raison, rêve en fumant la cigarette light, filtrée, oublie souvent de refaire les lits, de laver la vaisselle, de frotter les parterres, de rincer les torchons, son homme étant ainsi plus efficace au ménage et au lit. J’ai peut être merdé en te disant cela. Ne me quitte pas pour si peu. Merci ! Et avale veux-tu, jusqu'à la fin, mes escribouilles farcies.
Assez divaguer! Le désert du Farlo, ainsi nommé, était le coin idéal pour perdre ses repères. Enfermer Jules c'était plus qu'il n'en fallait pour lui redonner du tonus, des idées de travers ou de meurtre. Cette fois-ci, bien inspiré il préféra attendre pour confectionner un sac d'embrouilles avec le premier venu qui lui adresserait la parole à travers la lucarne, mince passe muraille pour une conversation. À son grand soulagement, au bout d'une semaine d'emprisonnement, de casse-croûtes infects et de mutisme forcé il entendit enfin parler français à travers la lucarne …..
- Ah, c'est toi Prosper de retour au pays. Que fais-tu par ici ? Pourquoi cet acharnement à nous détruire.
- Tu veux une explication, eh bien voilà ! Les trois filles que tu as lâchement assassinée, parce que c'est toi qui a fait ça je le sais, travaillaient pour entretenir mon pauvre village. C'est une coutume chez nous liée à nos croyances. L'argent qui vient d'ailleurs n'est jamais sale s'il aide à survivre.
- Ecoute-moi bien Prosper, c'est vrai c'était bien moi. Mais j'ai une proposition à te faire pour mettre définitivement à l’aise tes protégés. Es-tu prêt à m'entendre?
- Non, tu resteras enfermé jusqu'à que tu crèves! De toute façon ce sont les vieux qui fixeront ton sort après longues palabres.
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À son grand étonnement, vers le soir, Prosper revint pour lui signifier la décision prise par le conseil des anciens.
- Ils te laissent une chance mais ça te coûtera très cher. Ils exigent de toi un effort de deux cent mille Francs français.
- J'ai mieux que cela, mais il faut que tu me conduises à Dakar chez un ami. Vous garderez ici Véranda en otage. Donc vous ne risquez pas une entourloupe de ma part.
À vrai dire c'est sur Ferghazi André qu'il comptait pour sortir de cette impasse. Véranda qui en cachette n’avait pas perdu le contact, espérait retrouver son chéri sain et sauf. En révélant à Jules l’adresse d’André, elle prenait un risque, mais pouvait-elle agir autrement ? Il fallait sortir à tout prix de ce guêpier. Elle se le reprochait, quoique!……. Son ami résidait à Dakar à l'Hôtel Farid, un trois étoiles cossu, situé près de la Place de l'Indépendance, point de chute ou lieu de rencontre des négociants internationaux libanais. André aimait le taboulé et s'était acoquiné avec les gentils animateurs du milieu africain de la drogue qui manquaient de bons chimistes. Il vivait là sans soucis. Sans doute ses anciens employeurs napolitains l'avaient-ils oublié. Parvenu dans la capitale Jules demanda à agir seul et Prosper lui accorda deux jours pour réunir les fonds exigés par les vieux grigous. En retrouvant André, le souvenir de leur folle équipée en Algérie, lui revint et ce fut avec émotion qu'ils se firent l'accolade.
- Tu es seul, et Marcel, et Véranda ? J'ai hâte de les revoir. Tu peux compter sur moi si vous êtes comme d'habitude dans des embrouilles.
- Tu ne crois pas si bien dire, l'embrouille est de taille car Véranda est prisonnière dans le désert du Farlo enfermée par une bande de vieux cons ridés, sales et malfaisants qui exigent une rançon.
- T'as un plan, une combine ! Ensemble nous la sortirons de là.
- J'ai de quoi payer cent fois mais pas un sou vaillant, seulement il me reste encore une bonne provision de cette héroïne que tu avais purifiée en Kabylie.
La soirée se termina tard au restaurant de l'hôtel où on servait toutes les spécialités culinaires d'Afrique ou du Liban. Devinant qu'André agissait un peu par sympathie pour lui, mais plus sentimentalement pour Véranda il lui confia une bonne part de l'héroïne restante en échange d'une vraie petite fortune en francs CFA. Bien qu'il sût aussi que l'homme était dangereux et imprévisible il n'hésita pas une seule seconde. André avait aussi de bonnes idées.
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- De toute façon, rançon donnée ils risquent de vous faire la peau. Leur désert est farci de vilains rapaces nettoyeurs qui vous feront des os propres et blancs. Avec mes deux associés qui ne sont pas des enfants de chœur nous vous suivrons de très près pour éviter le pire.
- Il faut que je te parle d'un vilain Prosper qui pour de justes raisons m'en veut à mort. Tache de te renseigner sur lui. Nous reprendrons demain la route à l'aube mais avant il faudrait que tu me mettes ces derniers sachets en lieu sûr. Après ça tu pourras me demander n'importe quoi.
- Tope la, Jules, content de te suivre dans les cailloux et les merdouilles.
C'est qu'il était connu à Dakar, le Prosper comme passeur d'immigrants clandestins et comme maquereau à Paris. Il trafiquait depuis fort longtemps, possédait des entrepôts de tissus près du marché de Kermel et avait souvent acheté des lots de poudre blanche avant son départ en France.
Il faisait déjà chaud et aux premières sueurs du jour, Prosper et Jules en tête d'un raid routier sur terrain à surprises, évitaient les fondrières, les ravines, les ornières en chapelet, les bouts de piste garnis de trous de " farine " qui avalent vite fait les véhicules jusqu'au plancher. Loin derrière, André accompagné d'un Rambo local négociait adroitement les mêmes embûches et veillait à ne pas se faire repérer. Bien avant midi, la camionnette de Prosper se planta devant la prison de l'ermite, et Jules se précipita pour faire la bise à Véranda, tant était grande son appréhension. La porte derrière lui se referma à grands renforts de verrous. Pourtant la somme demandée remise à son geôlier aurait dû lui assurer la liberté.
- Tu as une bite tirbouchonnée de cochon d'inde. Tu entubes tout le monde. Combien vas-tu donner à ces pauvres gens. Une misère pour eux, une part de lion affamé pour toi.
- Tu peux faire du bruit avec ton bec de cigogne, je vais te laisser crever ici, rétamé sec comme un rat blanc.
Les nuits africaines, elles aussi sont noires. C'est vers minuit que Prosper avachi sur une paillasse bourrée de pissetreille cotonneuse, sentit posé sur sa tempe humide le canon froid d'un Beretta de fort calibre. Il reconnut alors la voix éraillée de Julot. A son chevet, bougie allumée, il se vit très entouré. André le ficela comme un rôti de veau bardé, Véranda bouleversa sa turne pour récupérer le pactole, et alla réveiller le chef du village pour lui remettre ce qui lui était dû. Peu de chose en Vérité car Prosper avait menti à son avantage. Rambo lui promit un avenir sombre et lui signifia une interdiction de séjour à Dakar pendant un an sous peine de castration.
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- " N'oublie pas de te faire oublier, grande tapette, enculeur de lézard, magicien, vermifuge, colique verte " lui lança Jules en partant.
Pour cette fois par peur des prisons africaines il épargna Prosper mais lui promit de lui faire la peau à Paris plus tard. Avant de partir la casemate du prophète vola en éclat bousculée par une charge vieux modèle d'explosif agricole. Ce désert de silence n'avait jamais entendu ça.
Non, je ne les oublie pas! Tu voudrais savoir? Plus loin adossée au grand arbre solitaire, Véranda, avant de partir, avait retroussé ses jupes pour se faire éclater la birchounette par un André vigoureusement survolté et ainsi leur musique intime se confondit avec les cris nocturnes des houlalas hurleurs. Sans ça l'amour n'est que vagabondage de l'esprit et des sentiments. Rien de tel qu'une grande secousse pour remettre à zéro le métronome du temps compté, celui qui reste avant les lassitudes, les " au revoir " puis les adieux. Véranda rêvait d'une nouvelle lune de miel qui ne finirait jamais, cependant comme dans la chanson, la vie sépare ceux qui s'aiment et il n'en reste alors que quelques feuilles mortes. Cela dura un mois, pendant lequel Jules apprit la solitude, l'ennui, la jalousie et tout et tout. Mais qui se souciait de lui?
À son grand soulagement il rencontra à l'hôtel Farid, une marchande de tissus sénégalaise qui lui fit les yeux doux du dimanche et se révéla par la suite riche et belle ce qui ne gâtait rien. Tout de suite, sa voix chaude, son corps de déesse noire, son élégance affichée le touchèrent jusqu'au tréfonds et au prix de milles mensonges, il réussit à la séduire pour de bon. Pas sûr qu'il y ait eu dès le début, le coup de foudre, mais ils comprirent vite qu'ils étaient faits pour s'entendre à partir du moment où il apprit qu'elle était l'associée de Prosper et qu'elle le haïssait au plus haut point. Un voleur ! Un usurier, un escroc radin, un pourri négrier! Sa façon à elle de juger le monsieur! Elle s'appelait Mélanie Sirocco, ne crochetait pas dans le dentelle, et ses entrepôts regorgeaient de tissus multicolores en rouleaux, en ballots, en pièces destinées aux élégantes de le capitale ou conditionnés pour l'exportation dans les pays voisins.
Les deux couples se retrouvèrent par hasard sur l'île de Gorée à l’entrée du grand fort d'Estrées. La visite s'acheva à la maison des esclaves où Mélanie récita un chant rimé d'un poète africain. Quatre siècles ou plus de rapines, de pillages honteux, de traite négrière, de souffrances enfin! Elle en tremblait d'indignation et Véranda dut la calmer en l'embrassant et lui disant que sa chanson était triste et belle. Pendant si longtemps l'esclavage a fait régresser l'esprit humain, a piteusement entravé le progrès et ça continue avec la soumission des femmes aux quatre culs du monde. Sûr et certain que l'univers des salauds est sans frontière, que les Prosper, les Jules, les Marcel et autres olibrius malfaisants seront toujours en besogne pour salir ou occire le chien, l'épouse, le sage et le croyant.
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Allons! En selle pour le reste de cette histoire presque incroyable. Et c'est là encore que Jules enfourcha son dada, cette forte envie de tuer qui ne l'avait jamais quitté.
- Dis-moi, André, comment peut-on se débarrasser de ce con de Prosper, ici au Sénégal sans le tuer vraiment ?
- Il y a mille façons. Le mieux est de s'adresser à un bon sorcier de village qui connaît les mixtures efficaces, jus de plantes épineuses cueillies dans le désert, décoctions de micro-champignons vénéneux, poudres de lichens assertrophytes.
- Quel heureux pays ! Si je comprends bien, la sorcellerie serait la dead shop, la pharmacie des assassins, l'homéopathie de la mort lente, le godemiché du diable.
Faut dire que Mélanie y avait maintes fois songé. Ce genre de pratique était affaire de femme lorsqu'il s'agissait de se priver d'un mari infidèle ou trop paresseux, pour s'approprier les biens de famille, ou éliminer toute concurrence commerciale gênante. Elle n'avait jamais osé seule. Mais poussé par son ami Jules, à qui elle pourrait faire porter le chapeau en cas de dérapage, elle contacta le sorcier le plus retord qui exerçait ses nombreux talents dans les quartiers pauvres de la capitale. Jules pouvait payer ses services dix fois le prix courant, et sa complice hébergea pendant quelques jours le Prosper dans sa maison natale en banlieue de Dakar. Le climat sec et chaud le fit boire !
Le poison agit un mois plus tard lorsqu'un matin, au réveil, Prosper s'aperçut qu'il avait pissé dans son falzar en bandant mou, que ses mains sitôt ouvertes tremblaient, qu'un tic monstrueux lui enfonçait la tête dans les épaules, lorsque, prononçant un mot, un bégaiement profond l'empêchait de finir sa phrase. Il marchait certes, mais en dandinant comme un pingouin perdu sur la banquise glissante. Infirme? Plus que cela. Son regard de travers, ses toussotements nerveux, ses grimaces simiesques terrorisaient les enfants qui s'écartaient de sa route. Il devint ainsi le fou du village. Mélanie n'entendit plus parler de lui et fila le parfait amour avec son Jules adoré.
Ce fut au bout d'un mois de vagabondage, qu'ils décidèrent de partir mais sans trop savoir où. Jules proposait Marseille mais craignait de revoir Santini. Véranda préférait Paris car elle projetait d'arracher Marcel de la prison des fous, mais pouvait-elle quitter André? Mélanie comme toutes les africaines olé-olé rêvait de lécher les vitrines parisiennes. André disait souvent à sa compagne qu'il la suivrait au bout du monde. Pour se moquer? Ou pour de vrai? Ca discutait dur, ça disputait fort, quand Mélanie mit tout le monde d'accord en révélant que son cousin commandait un cargo, celui qui avait ramené Prosper.
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- Départ de Dakar, escale à Casablanca, terminus, tout le monde descend à la Joliette. Et plus tard, TGV pour aller festoyer à Pigalle, à Montmartre le soir et au bois de Boulogne.
- Si Mélanie le dit…alors…
Jules éprouvait un si grand désir de voyager qu'il accepta cette feuille de route sans rechigner. Le premier du mois suivant le cousin Pons-pilar-Dogbré appareilla emportant dans son caboteur rouillé, un quatuor de joyeux jojo près à en découdre à l'arrivée avec la police du port, la douane peut être et tous les services d'état qui respectent, on le sait, les droits de l'homme, du citoyen et du pauvre immigré. Pour dire comme tout le monde " en fait, c'est vrai que bon " Rendu à quai le cousin trouverait bien une combine pour débarquer sa marchandise en fraude. Jules pour cela promit de secouer sa tirelire. En mer, dans le petit salon du commandant les conversations allaient bon train, apaisées, drôles, évocatrices d'aventures passées, au grand étonnement quand même de Mélanie, qui soudain et en secret, hésitait à aller plus loin avec son Jules.
Le vaillant vaisseau rouillé naviguait vers le nord, presque vide, glissant sur une mer d'huile, au dessus de sa ligne de flottaison, effacée depuis trop longtemps, tant elle était recouverte de goudron et d'algues mortes. L'autorisation de faire escale à Casablanca obtenue, il vint accoster honteusement, sans faire de vagues, au quai le plus excentré du port, dissimulant sa coque pourrie, profondément bosselée et recouverte d'écailles de vieille peinture. Comme un rat, le commandant quitta son navire pour les formalités, tandis que ses passagers se faisant une fête de visiter la ville, descendirent l'échelle de coupée secouée par leurs bousculades et leurs rires. Par quoi commencer ? Visite sans guide car aucun ne connaissait vraiment Casa. Donc, promenade au pif, les odeurs de poisson pourri poussant leurs pas jusqu'à la Médina située entre le port et la fameuse mosquée Hassan II qui, dit on, est la plus grande du monde. Le minaret s'élève piquant le ciel à deux cent mètres; le parvis qui peut accueillir quatre vingt mille personnes, était désert ce jour là. La salle de prière richement décorée par les plus habiles artisans du pays, peut avaler vingt cinq mille fidèles et cent vingt quatre fontaines et vasques en marbres servent aux ablutions. Le toit mobile, chef d'œuvre de technologie peut s'ouvrir sur un ciel souvent ensoleillé et avide des milliers de prières qui s'élèvent vers lui.
Pour ne pas trop s'aventurer loin du navire en courte escale, ils se perdirent un peu dans les ruelles de la Médina. Et là ce qui devait arriver étonna Jules. Mélanie, musulmane demanda à pénétrer seule pour un moment de méditation, dans la mosquée de Jama El Kébir. Mais elle n'en ressortit que par une autre porte. En réalité elle rejoignit le centre commercial où elle avait à régler des problèmes concernant son négoce de tissus. Décidée soudain à ne plus suivre Jules dans ses aventures scabreuses, elle choisit la liberté dans la ville qu'elle connaissait de longue date, bien qu'elle eût menti à ce sujet. Son cousin au courant de la fugue appareilla donc sans elle, en apparence aussi choqué que pouvait l'être Jules et ses copains.
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Et tu connais assez bien le personnage pour savoir que perdant, abandonné, délaissé sur le bord de la route, il redevenait malgré lui un sinistre et imprévisible tueur. Alors que le navire quittait la rade, une nouvelle crise d’épilepsie lui fit passer un mauvais quart d'heure. Véranda, cette fois sans pitié, au dernier spasme, lui administra une pleine seringue d'héroïne au grand risque de l'achever mais pour avoir la paix à bord jusqu'à Marseille. Avec son André elle savourait la croisière des amoureux, mais le trop court voyage prit fin à la Joliette où le cousin de Mélanie décida, moyennant un lourd forfait de se débarrasser du trio à la barbe de la douane marseillaise. Pour cela au cul du navire tourné vers le large, une barque de pêcheur vint les cueillir au bout de l'échelle de corde qui pendouillait le long de la coque. On descendit le Jules, ramolli, abruti, suspendu au bout d'un filin. Rendus dans les calanches ils furent débarqués près d'une vieille cabane abandonnée, au lieudit " Rocher du cormoran ", loin de la ville. Pour sortir de cette impasse imprévue, André partit à pied et fit du stop jusqu'à une cabine téléphonique d'où il appela à la rescousse un de ses anciens potes, retiré des affaires et propriétaire d'un petit restaurant au bord de l'eau. En attendant son retour, Véranda découvrit que les deux derniers sachets de drogue cachés dans les doublures de veste avait mystérieusement disparu, probablement dérobés par Mélanie et son cousin caboteur.
- Oh, la garce! La franche pute! Elle nous a bien eus la salope.
Entre temps Jules, enfin sorti de sa léthargie se dit qu'il fallait venger l'affront.
- L'enculé de cousin paiera la facture.
Dans sa tête folle venait de germer un projet aussi lourd qu'un tonne de riz sénégalais. D'abord, s'occuper de Pons-Pilar avec au programme rapt, séquestration, la question comme au moyen-âge, sous la torture agrémentée de mutilations, afin de récupérer les sachets dérobés. Ensuite, l'estocade, la mise à mort de la bête en cas d'échec. Et pour bien faire et en finir, le sabotage du vieux rafiot. Mais Jules hésitait entre l'incendie à bord avec la cuisson à l'étouffé du petit cousin ou la remise en route du vaisseau fantôme, cap réglé sur les rochers du château d'If. Ils se retrouvèrent chez le copain restaurateur autour d'une table bien garnie et avec la promesse d'un hébergement de quelques jours seulement.
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- Jules, tu ne peux pas rester longtemps à Marseille? Santini t'attend de pied ferme et se renseigne sans répit à ton sujet. Je l'ai appris, mais ne me demande pas comment.
- Ne t'inquiète, je quitterais ton bastringue avant d'entreprendre ce que j'ai à faire ici; je ne tiens pas à t'attirer des ennuis.
Jules décida d'agir seul. À la nuit tombée du premier novembre, où toutes les surveillances du port se relâchent, il enfila le pas au commandant qui rejoignait son bord. Rasoir en main, il lui fit comprendre que sa vie ne tenait qu'à un fil, que l'existence du marin dépend d'un méchant coup de vent et que sa route est bordée d'écueils. Pas un chat à bord! Pressés d’aller aux putes dans les ruelles malfamées de la ville, les cinq matelots africains avaient quitté le navire, comme chaque soir. Ce qui laissait libre de s'entretuer les deux excités. Pons, plutôt homme de Cro-Magnon que gentleman et même capitaine courageux, put saisir le bras armé de Jules pour lui faire lâcher sa lame. Alors un coup de feu claqua transperçant le pied du récalcitrant. Argument irréfutable! Se baissant, sans doute pour protéger son autre panard, Pons encaissa un violent coup de savate dans la tronche, qui lui fracassa le pif, lui mit les lèvres en charpie et l'envoya un instant méditer au pays des merveilles. Clochettes, vibrations amorties, étoiles et étincelles, avant de sombrer dans un coma léger. Autant en profiter pour remuer les tiroirs, vider les étagères, vidanger le frigo, exploser les commodes et les placards à la recherche de la cachette. En vain! Lorsque le supplicié tenta de relever la tête, une seule question lui chatouilla les oreilles bourdonnantes :
- Où as-tu caché la drogue ? Grand couillon ! Parle enfin ! Ou tu diras ton dernier mot.
- C'est Mélanie qui a fait le coup. Je n'y suis pour rien. Si tu veux, je te ramènerais à Dakar et tu …
Il n'eut pas le temps de finir. Sa phrase s'acheva dans un gargouillis sanguinolent car le rasoir de Jules venait de trancher le dilemme. Même quand il avait à choisir entre un mal et une calamité, il agissait rapidement et sans préférence marquée il allait au plus facile. Le plus contraignant fut de ramasser le cadavre du cousin et de le transbouler dans la chambre des machines, où le gas-oil suintait de partout et promettait une chaleur d'enfer en cas d'incendie. Et c'est là que Jules mit le feu à des cartons d'emballage étalés sur le sol humide et imbibés de mazout. Le ventre du navire se mit à chanter, à péter, tempêter et vomir des fumées acres et des flammes d'apocalypse. Jules n'avait jamais couru aussi vite. Parvenu aux grilles fermées de la zone portuaire, il eut même l'audace de se mettre à l'eau pour les franchir enfin, sans témoins, sans remords. L'épave se consuma jusqu'à l'aube car les pompiers arrivèrent trop tard. Quelle misère ! À l'unisson les différents responsables du port se dirent que l'incendie d'un tel rafiot rafistolé était prévisible et même souhaitable. Quelle honte pour un armateur de faire naviguer une telle épave bringuebalante!
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À son retour, son excitation fit place presque instantanément à un abattement extrême. Heureusement, André dans son léger bagage trimbalait encore une petite provision d'héroïne? Va sans dire que Véranda, en infirmière dévouée, exhiba une fois de plus sa seringue et lui administra le médicament universel, celui qui calme tout, la drogue miracle du docteur birman " Jemechoute ". Pas besoin d'une berceuse! Dans une chambre à l'étage, Jules s'enfonça mollement dans ses rêves psychédéliques, sursautant parfois pour signaler sans doute qu'il était encore vivant.
- Je me moque de son état, André, je ne désire qu'une chose, c'est que ton copain foute le camp d'ici au plus vite. Mon établissement est un endroit honnête et bien fréquenté.
- Les absences de Jules ne durent pas bien longtemps. Ce soir on se tire. Emmène-nous à la gare St Charles. Je rêve d'un voyage en TGV. Merci pour tout !
À vingt heures, du misérable fou abruti de tantôt rien ne subsistait! Dans le train rapide Jules redevint le gentleman, charmeur, raffiné, débordant d'humour, attirant la sympathie des voyageurs voisins. Avant son départ, n'avait-il pas remercié son hôte et embrassé la patronne. Décontracté, serein puisqu'il demeurait inconscient de l’horreur de ses forfaits, il parvenait à les oublier complètement quelques heures après, ignorant ainsi la peur du gendarme, de la flicaille et de l'enfer. Quand même, à l'approche de Paris, il commença à penser à Marcel, son copain de toujours, encabané chez les dérangés du plafond. Emmené malgré lui, au Sénégal par ses ravisseurs, il n'avait pu s'en occuper avant. Il était bien décidé à tenter l'impossible pour le tirer de là. Bien qu'il n'eût encore rien dit, il comptait entraîner André, qui lui prêterait main forte pour ne pas décevoir Véranda. …
Enfin Paris, gare de Lyon. André qui avait des amis un peu partout dans un certain monde connaissait dans la banlieue sud, un corse un peu truand mais pas trop, un peu honnête, mais pas trop non plus, spécialisé dans le commerce lucratif de la bonne planque. Une véritable agence de placement, un réseau d'adresses d'anciens potes assagis, qui pouvaient t'héberger pourvu que tu aies tous les flics de France au cul. Evidemment ça coûtait très cher. Il se nommait Petacci Antoine, n'avait pas oublié son petit village dans les montagnes de son île. Inutile de te préciser que ses activités étaient dangereuses car il se rendait complice en les cachant, de tous les échappés de prison en cavale, des assassins recherchés du moment, des poursuivis, des ennemis numérotés d'une France apparemment paisible. Son activité couvrait la région parisienne et il n'avait jamais été inquiété tant il était génial, mais pas trop. Respecté dans le milieu, on le savait bon tireur et même gâchette rapide. En somme une garantie supplémentaire pour sa clientèle! Non seulement il hébergeait mais il fournissait aussi à la demande des adresses pour se procurer des armes, des faux papiers, des voitures camouflées ou des filles. Chef manager d'une filière de truands à la retraite, retirés de l'action directe mais recyclés dans l'intendance, il ramassait les derniers sous avant de regagner définitivement son village natal où l'attendait une villa somptueuse au soleil et au milieu de cinq hectares d'oliviers en pleine production.
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André pour sa chérie préféra louer un pavillon dans la vallée de Chevreuse et pour rejoindre la capitale il prenait le métro. Il promit à Véranda de récupérer Marcel qui en vérité n'avait jamais été condamné et attendait ses copains à l'hôpital psychiatrique, après une cure de désintoxication et une désaliénothérapie qui l'avait plongé dans un épistrome nerveux chronique l'empêchant de s'éloigner. Pour ne pas perdre espoir complètement il se raccrochait à la promesse de Jules. Reconnu irresponsable et incapable de tenir dans sa main droite sans doigt une lame, Marcel devint le cauchemar du commissaire qui partit à la retraite avec un blâme de la hiérarchie, la queue basse comme un vieux chien battu. Le vrai coupable était bien Jules mais il courait encore Un mauvais flic ne se refait pas en fin de parcourt et il alla même jusqu'à escagailler tous le dossier de l'instruction pour se venger de ses chefs.
Afin d'empêcher Jules de commettre l'irréparable, André, inconnu des services de police parisienne, put rendre visite à Marcel, lui expliqua qu'il devait prendre contact avec le corse et ensuite se laisser guider. Il lui suffisait de quitter l'hôpital sans laisser d'adresse. Aux noms prononcés de Véranda et Jules il réagit et reprit espoir et choisit le moment propice pour s'éloigner de cette galère. Antoine le reçut à bras ouverts, le garda dans son bar-restaurant quelques jours pour s'assurer que personne ne l'avait suivi. Là, tu t'en doutes il renoua avec ses anciens vices, but sans retenue et dépensa en vinasse tout le gentil pécule que lui avait remis André. Sur la route de Louvier, sans cantonnier ni casseur de cailloux, au fond d'une impasse un vieux colombier aménagé en studio, abritait momentanément un Jules, frileux, solitaire, fiévreux, crachotant ses poumons pourris dans la turne qui sentait, va savoir pourquoi le caca de pigeon. Le soir des retrouvailles, si se n'est pas trop te demander, imagine la scène. Marcel tomba dans les bras de sa grande copine Véranda, y resta un long moment en larmes, sanglotant comme un enfant, dédaignant Jules, rabougri dans un coin qui éprouva pour la première fois de sa vie d'enfoiré un vrai remord. N'avait-il pas sacrifié son ami ? Il lui demanda pardon pour cette dérobade honteuse. Marcel très ému lui tendit un verre, le remplit de whisky, s'en versa une bonne et invita Jules à trinquer. Nouveau départ pour le trio du diable.
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Chapitre XVI
Ce qui précipita par la suite, le départ d'André au Sénégal personne sur le moment n'en eut vent. Même Véranda tomba des nues lorsqu’une carte postale lui parvint de Dakar, pour lui dire qu'il avait été obligé de s'enfuir pour échapper à la vengeance sicilienne. À l'euphorie des retrouvailles succéda une période de désarroi, car la provision de drogue était épuisée et la cassette du voyage désespérément vide.
- Tu as une idée, Jules ? Dans ce vieux colombier on va battre de l'aile et sous peu rester le bec en l'air.
- L'héroïne, il faudra aller la chercher dans les banlieues où des petits cons en Mercedes décapotable et qui savent tout juste lire des affiches écrites en gros, revendent des petits sachets et se font de la tune à profusion. Morts ils deviendront généreux pour nous, et nous aurons gratis la poudre et l'argent neuf à chaque coup de rasoir.
Marcel n'avait encore rien ajouté. Avec une petite collection de bouteilles cachetées il pouvait tenir une semaine au moins.
- Tu sais, ils ne m'ont pas condamné parce que les filles avaient été rectifiées par un droitier et tu piges que de ce coté là je suis incapable de tenir un flacon. Mais si tu insistes je peux essayer de la main gauche?
- Non ! Toi ton rôle consistera à contacter le dealer, à l'attirer dans un coin sombre et isolé. Tu te déguiseras en paumé de banlieue à la recherche d'une dose. Je me charge du reste. Quant à toi, tu n'es plus la Véranda d'avant. Depuis que tu connais ce connard d'André tu as décroché. Madame aspire au bonheur! Madame restera au colombier pour préparer la tambouille.
Véranda pleurait et dut utiliser la dernière giclée de neige, raclure d'un fond de boite qu'elle trimbalait toujours dans son sac à malice. André avant de disparaître remit une somme assez rondelette à son ami corse, pour tenir à la disposition de Jules une simple Clio grise pour passer inaperçu et un jeu de faux papiers, même pour Marcel que son infirmité rendait pourtant identifiable. Son départ de l'hôpital intrigua le commissaire Vandeput chargé du dossier " Jules Cenard ". Averti par le directeur de l'asile il commença à lever le nez en se disant que ses trois clients enfin de retour sévissaient dans la région parisienne. Ce policier qui s'ennuyait depuis quelques temps sentit confusément qu'une série de meurtres allait faire la une des journaux à sensation.
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Tu voudrais savoir ce que signifie ce patronyme. Le commissaire en question était tout simplement d'origine hollandaise et les Vandeput sont légions dans le plat pays. Pour simplifier le portrait je te dirai que son obésité débordante cachait tout le reste. Un hercule, pas tout à fait, un poireau peut être en reluquant la touffe en épi de ses cheveux rebelles, mais un excellent policier tenace, un vrai Fouché moderne fouinant sans relâche dans les mystères de la banlieue.
Jules et Marcel se mirent en chasse pour une première nuit dans le quartier populaire des Ivenouilles où une faune panachée et exotique de jeunes désœuvrés, se faisaient un malin plaisir d'accueillir la police à coups de pierres ou cabossaient leurs voitures à la barre de fer.
Jules qui jusque là tuait en s'amusant, se mit cette fois au boulot pour gagner sa dose quotidienne. Que des meurtres utiles désormais! Du rendement! De la détermination! La première victime fut égorgée dans le coin le plus sombre d'une église où Marcel avait entraîné le dealer prétextant l'incognito et exigeant une quantité assez importante de petits sachets. Changeant de quartier sans cesse, ils laissèrent derrière eux trois cadavres tous neufs en une semaine. Vandeput n'eut aucun mal à reconnaître la signature de Jules. À la quatrième tentative le sort leur fut contraire. Sous un porche Marcel et Jules se retrouvèrent menacés par le jeune dealer arabe qui exhibant un fort calibre, leur fit comprendre qu'il ne se laisserait pas abuser par deux cons aussi minables.
- Allez bousiller mes semblables dans les autres quartiers, je m'en fous et je n'aime pas la concurrence. Je fermerais ma gueule mais je ne veux plus vous rencontrer dans les parages. C'est clair?
- Mohamed, ne t'énerve pas. On s'en va. À partir de ce jour, Jules utilisa le Beretta 555 que lui avait procuré le corse. Une arme puissante, discrète, avec silencieux, dont les projectiles pouvaient trouer un crâne proprement presque en cautérisant la plaie. Pas d'éclaboussure ! Du travail de pro!
Vandeput faisait surveiller un dealer par ses deux inspecteurs mais il remit à plus tard son arrestation et se dit qu'il ferait la chèvre idéale. Il suffisait d'un peu de patience. Marcel finirait bien par se montrer. Mais justement il flaira le piège. En observation depuis quelques jours, il repéra une voiture dans le parking, dont les sièges avant restaient occupés en permanence. Des policiers guetteurs, des cons de flics tout juste capables de surveiller des putes pour réclamer et toucher leur part. A l'heure du casse-croûte, chaque jour à midi, l'un des deux laissant l'autre seul, allait chercher des sandwichs. Jules aux aguets bondit et par la vitre laissée ouverte, tira une seule balle à bout portant, au niveau de la clavicule droite, en pointant vers le bas, histoire de lui mettre le cœur en charpies. Au retour le deuxième compère eut tout juste le temps de voir Jules se dresser au dessus du capot. Surprise totale! Hésitation ! Il eut cependant la politesse de mourir sans grimace, sans un mot d'adieu. On poussa négligemment les deux cadavres sous un vieux camion rouillé stationné là depuis longtemps.
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- N'oublie pas le casse-croûte. Une bagnole de flic, c'est quand même confortable….osa dire Marcel en prenant la place du mort.
- Nous voilà en mission. Nous allons procéder à l'arrestation du marchand d'illusions. Où sont les menottes?
Maroussi le jeune roumain ne comprit pas tout de suite ce qu'il lui arrivait. Il fut embarqué, illico, sans ménagement, à la barbe des usagers indifférents, au guichet du parking, là où il faisait ses livraisons habituelles. Jules d'un rapide coup de matraque l'avait mis hors d'état de fuir, lui passa les menottes pour faire croire à une action policière et le jeta comme un sac de son sur la banquette arrière. Et à l'orée du bois, sur la route de Louvier, la belle digue di, la belle digue don, comme dans la chanson il y avait un abreuvoir. Jules y noya le gros poisson après lui avoir fait les poches sans oublier la tirelire. Bon butin qui leur permettrait de patienter un mois au moins. Le cadavre échoua à minuit de l'autre coté de Paris, dans un bassin d'eau du parc de Versailles et la voiture banalisée devant le château de Vincennes. Vandeput venait de perdre le dernier set. Il partit seul en campagne, la rage au cœur, pour faire parler bessif ses indics qu'il tenait sous sa coupe. D'une balance à l'autre il tira une foule de petits détails qui le mènerait finalement à Jules.
Antoine le Corse pensa qu'il pouvait planquer un truand en cavale, mais pas un fou furieux, incontrôlable qui avait pourtant promis pendant son hébergement une activité Zéro. Ca faisait partie du contrat. Jules devenait dangereux pour tout le monde. Il était temps de s'en débarrasser au plus vite. Ce besoin de protéger ses confrères, pour Antoine c'était plus que son métier, c'était toute sa philosophie. Mais dans ce cas tous ses partenaires mis en danger par les élucubrations criminelles de Jules l'incitèrent à éliminer le forcené. Profitant de l’absence du trio au colombier, il décida de le pulvériser à la dynamite. L’endroit avait trop servi pendant de longues années, pour ne pas être suspecté. Après l’explosion, rien de la construction, pas même une poutre ou un placard ne subsistait en place. Les murs circulaires, lézardés, éclatés, menaçaient de s'aplatir. La chute du mur de Berlin en miniature!
Une rumeur circulait dans le milieu et Vandeput saisit la balle au vol. Renseigné sciemment par son indic il apprit que le trio avait trouvé refuge dans un pavillon croulant, abandonné, caché au fond d'un parc envahi par les ronces à l'orée de la forêt de St Cloud. Il ne fallait pas trop secouer les portes et les fenêtres, elles restaient accrochées aux murs parce qu'elles étaient fermées. Sans eau ni électricité, Véranda se plaignait de l'inconfort, de l'humidité ambiante et menaçait de repartir au Sénégal ce qui poussait Jules à toutes les extravagances. Sa dernière trouvaille consistait à tirer avec son silencieux sur les rats maîtres des lieux depuis fort longtemps. Quelques sommiers et tentures qui avaient traversé le demi siècle, épargnés par les rongeurs et les cafards, permirent à nos trois rescapés de passer les nuits au bout desquelles, le voyage, un jour ou l'autre s'achèverait. Le sort en était jeté. Vandeput préparait avec minutie une souricière qui n'était pas mise en place pour attraper des rats.
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Ah! Oui, tu penses que ces tueurs enragés rongent la société policée, bien pensante et repue, qui est à priori raticide, mais si corrompue que tout cela en fin de compte n'est que péripétie journalistique. Quelques fuites on ne sait à quel niveau de l'instruction, amenèrent deux journalistes fouille-merde sur les lieux bien avant l'assaut final. Le flair de Julot, infaillible, son sens du possible et du danger, une fois de plus, permit aux futurs assiégés de se carapater dans la forêt voisine. La haut sur la colline ils purent assister à la mise en position d'une cohorte de gendarmes, de policiers déterminés et vaillants du genre " un tireur, un tronc d'arbre " à cause de la peur, car il s’agissait d'arrêter l'ennemi No1 du moment. Depuis l'aube, le flot des participants à l'hallali enflait à vue d'œil, tandis que sur la colline aux fées, Jules se fendillait de rire.
- Oh! Les cons. Si ce n'est pas une honte de voir s'acharner tous ces vaillants guerriers armés jusqu'à l'épaule, rien que pour nous. C'est la fiesta pour la poulagaille!
- Ils vont me trouer tous mes cubitainers de vin nouveau. Oh ! Les cochons de flics. Je hais. Maudit soit celui qui tue de par la loi pour la protection, du fric, du bourgeois, du gentilhomme, du cocu et de Madame.
Vandeput tonitruait dans le mégaphone. " Rendez vous, Cénard, sortez les mains en l'air et pas de fantaisies!"
Après une petite heure d'attente, sans réponse ni fantaisie aucune, rien n'indiquait la présence des prévenus. Si bien prévenus qu'ils n'étaient plus là. On donna l'assaut en rampant, en rasant les murs, en contournant l'obstacle. Coups d'épée dans le jus! Le plus vaillant des pandores, parvenu au sommet de l'édifice, en ouvrant la plus haute fenêtre, fut surpris de la voir se décrocher et chuter aux pieds de Vandeput qui venait de perdre le second set. Il ne restait plus qu'à évacuer les lieux. Son chef divisionnaire, sans un mot s'esquiva bien avant, soucieux de ne pas affronter les questions embarrassantes des journaleux. Vandeput décréta la levée du siège et reconnut en grognant, en se traitant lui même d'incapable enfoiré, qu'il s'était fait rouler dans le couscous par ce diable de Jules.
Partie remise, mais cette fois tout seul, dans le secret le plus absolu. Avant de partir il n'oublia pas d'envoyer la Clio au labo et décida de rester en faction lui même à l'arrivée des trains de Versailles, à la gare St Lazare. Privé de voiture l'un au moins des trois forcément ferait le voyage pour chercher un nouvelle planque. Le point faible du groupe, c'était Véranda. Profitant d'un moment d'inattention de ses compagnons qui observait de loin les péripéties policières dans la vallée, elle suivit un sentier qui la mènerait peut être à la gare. Non seulement elle leur faussa compagnie, mais elle emportait avec elle, l'héroïne volée, l'argent frais et les faux papiers. Un ras le bol venait tout juste de la rattraper. Une lassitude accumulée depuis très longtemps débouchait enfin sur un court instant de lucidité. Ses deux amis, se dit-elle, n'étaient plus fréquentables et elle sentait confusément que sa maladie finirait par gagner.
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Malheureuse à en crever, elle se laissa appréhender par le policier, à la sortie du wagon, et promit de coopérer à condition qu’on la soigne car sa maladie commençait vraiment à la faire souffrir. Assez content de lui, il oublia de lui passer les menottes et l'emmena au commissariat pour une garde à vue inévitable. Comme ils arrivaient, il se fit un attroupement, là où un journaliste piaffait d'impatience. Véranda se laissa photographier, pleurant à chaudes larmes et rejoignit enfin le monde des interrogatoires, des tricheries, des traîtrises et des prisons. Le lendemain tous les grands journaux de la capitale relataient en détail l'attaque audacieuse du château croulant et vide des forcenés et la reddition de Véranda en pleurs. Mais la pitié ne fait pas bien vendre le papier. Alors on lui prêta toutes sortes de vices, elle fut accusée d'être la pousse au crime des deux fous, la plus folle des trois, une simulatrice qui n'apitoyait personne avec ses larmes de crocodile. Bony and Clyde faisaient pâle figure à coté de ce monstre femelle accident de l'évolution, porteuse sans aucun doute du gène mutant de la malfaisance, du crime et du péché mortel. En comparaison même le curé pédophile passait facilement pour un saint homme. C'est à cette époque qu'elle me demanda de l'aider par l'intermédiaire de son avocaillon, commis d'office évidemment et qui se souciait de sa cliente comme de sa première branlette. La pauvre avait besoin d'un peu d'amitié et c'est ainsi que je décidai d'écrire son histoire. En me racontant son voyage au bout de la nuit, elle se libérait par bribes de ses angoisses et de la peur de sa mort prochaine.
Moi, qui avais toujours vécu à Marseille, le dos au mistral et les yeux grand ouverts au soleil du midi, pour écrire ce simple récit j'avais accepté une place médiocre au siège social de mon journal à Paris. Quelle misère de vivre sous les nuages une bonne partie de la saison froide! Vandeput m’avait arrangé deux rencontres hebdomadaires à Fleury Mérogis, escomptant par mon intermédiaire apprendre tout par les révélations de Véranda. Mon récit avançait mais rien dans les détails recueillis n'indiquait quoi que ce soit sur le sort des deux échappés. Où pouvaient-ils bien être? En relisant mes dernières notes je m’aperçus que de temps à autre, elle évoquait André et son ami corse Pétacci, l'ancien truand assagi. Le commissaire saisit là sa chance et contacta ce dernier en prenant mille précautions, lui laissant entendre qu'il connaissait ses activités, qu'il était surveillé, mais que souvent cela avait contribué à l'arrestation de certains recherchés notoires. Encore un qui croyait au père Noël en sous estimant la police et qui se sentit bien obligé de collaborer.
- Commissaire j'ai eu contact avec ce Jules par mon ami André le libanais. J'ai refusé de le planquer car il est fou à lier. Il l'a bien prouvé ces derniers mois.
- S'il se présente, avertis moi car, ne l'oublie pas, je te tiens par la barbichette.
- Ok! Patron, je n'ai pas le choix et puis dans deux mois je quitte définitivement la ville pour ma retirer dans mon village en Corse. Raison sociale, truand à la retraite, c'est très apprécié dans ma pacoule.
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Il fallait que ça se sache! Jules déposa un message à la boite postale du commissariat de Vandeput. Il le défiait et pour corser la situation, il lui accordait un délai de deux jours pour le débusquer et après quoi il disparaîtrait définitivement de Paris. Entre temps le corse qui n'avait pas à choisir son camp et était aux ordres, lui proposa une planque située hors de la ville à Marle. Il lui refusa le prêt d'une voiture et lui indiqua l'horaire des cars du lundi matin. Un long week-end pour Vandeput qui mis au courant, prépara soigneusement l’arrestation des deux tueurs.
Le lundi à huit heures précises le car pour Marle qui d'habitude partait deux plombes plus tard avait déjà son moteur en marche et le chauffeur annonça le départ dans quinze minutes. Jules et Marcel sans bagage, très décontractés, grimpèrent dans le bahut, en même temps que cinq policiers, aux allures provinciales, chargés de faux paquets. Une belle escorte armée sur de son succès car les deux rats dans le piège, se virent soudain garrottés, menottés, désarmés, et poussés sans ménagement dans une Mégane banalisée pour la circonstance.
- Alors! Vandeput, on pavoise, on se délecte. Tu vas pouvoir te faire mousser devant les journalistes que tu as convoqués et qui t'attendent devant ton commissariat.
Une bousculade suivit les fanfaronnades de Jules. Il se débattait comme un forcené, puis sa crise d'épilepsie le terrassa, et plié en travers, secoué, tétanisé tel un ressort tendu, il se mit à baver sur les épaules de ces messieurs, dégueulant ses tripes sur les cuirs et les moquettes du véhicule.
- Merde! Il est bien parti pour nous faire chier jusqu'au bout. Marcel, que faut-il faire pour enrayer sa crise?
- Grand poulaga, tu laisses faire la nature, il va se calmer, si tu attends suffisamment, tu le récupèreras en pleine forme à l'arrivée. La présence des journalistes va le fouetter, lui donner des ailes. Si tu veux te marrer laisse le parler. Moi je n'ai rien à dire, sauf que j'ai soif !
Jules se tourna bien en vue, sur le seuil du commissariat souriant, les bras tendus pour montrer ses poignets menottés.
- Me voilà, enfin sur les premières marches de l’échafaud. Marcel viens près de moi, pour partager ma gloire. Je suis le fou du roi Vandeput. Filmez le chasseur sachant chasser et sa capture.
- Assez de fanfaronnades, enfermez-moi ces deux bêtes folles et malfaisantes.
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Il fallut cinq gardiens de la paix plutôt musclés pour arracher Jules qui se débattait pour ajouter quelques injures adressées à la foule qui à sa grande déception avait oublié de l'applaudir. Le ronron de la caméra de Fr8 fut couvert par un bourdonnement de réprobation. Marcel tout penaud, suivit sans réticence son ami Jules comme il l'avait toujours fait, en pleurant sur son sort et réclamant à boire. La garde à vue des deux craqués se transforma vite en spectacle grand-guignolesque. Dans les bureaux du commissariat il n'était plus question de travailler dans le calme. Derrière les grilles Marcel prosterné, ventre à terre, récitait une prière de couvent, réclamant à Jules son ordination, lui expliquant la profondeur de sa vocation ecclésiastique, et très préoccupé du prix actuel du vin de messe. Ses années de séminaire lui revenaient en tête et il exigeait de ses geôliers une édition récente de la bible avec illustrations et préface de l'archevêque de Paris. Jules ne sachant que faire, se mit à caracoler sur le dos de son partenaire le traitant de sale batracien, de crocodile puant, l'accusant de l'avoir balancé à Vandeput, le putois, le sournois, l'enchaîneur. Toutes les insultes de son riche répertoire giclaient comme des éclaboussures à la grande joie des policiers qui n'avaient pas souvent le loisir d'aller au théâtre.
Puis petit à petit la fatigue eut raison de leur battage et une accalmie soudaine survint, les plongeant dans une attitude où leurs derniers gestes se figèrent. Ils restèrent ainsi, immobiles dans les bras l'un de l'autre, par terre, comme deux jumeaux qui refusaient de se quitter.
Fin
Toute histoire a une fin, triste ou non, et si quelqu'un se reconnaît dans ce lamentable voyage il vaut mieux qu'il se taise ou alors serait-il plus fou que Jules ou plus malheureux que Marcel? De toute façon mon récit est une pure fiction qui n'a je pense ni queue ni tête. Les personnages n'existent que dans l'imagination de l'auteur et si tu penses qu'il est aussi dérangé que ses personnages, tu n'auras peut être pas tort. Dernier mot de l’auteur : Ouf!